La Partie d'échecs

Publié le par Toine

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Il était une fois un petit village où il y avait une petite rue avec deux maisons.
Dans ces maisons vivaient un petit garçon et une petite fille.
Le petit garçon très coquin adorait jouer et faire des blagues.
La petite fille, sa grande copine, était tout aussi futée que lui.
Alors on les voyait, toujours ensemble, jouer à tous les jeux qu'on peut imaginer.
Et quand ils les avaient tous essayés ils en inventaient encore d'autres.
Alors, forcemment, un jour, arriva ce qui devait arriver.
Le petit garçon eut envie de faire un gros baiser, d'amour, à la petite fille.
Elle, elle avait deviné, ses joues tout de suite se sont empourprées.
Ils se sont souris, longtemps, et ils se sont penchés l'un vers l'autre...
BAAAM !
Un peu surpris, un peu déçus, ils n'ont pas osé se regarder.
Chacun a pris le chemin de la maison de ses parents.
Sans même se dire au revoir ils se sont éloignés.
Et les années ont passé...

Il était une fois un petit village où il y avait une petite rue avec deux maisons.
Dans une des ces maisons vivait une belle jeune fille.
Si jolie que tous les gars du village auraient bien aimé la connaitre d'un peu plus près.
Mais elle c'était toujours à son ami de toujours qu'elle repensait.
Le petit garçon qui était devenu un beau jeune homme.
Oh lui était bien allé voir ailleurs, si l'herbe était meilleure.
Mais toujours c'était à elle que revenaient ses pensées.
Alors, forcemment, un jour, arriva ce qui devait arriver.
Un jour ils se sont croisés. Et devant elle le garçon s'est arrêtté.
Elle, elle avait deviné, ses yeux tout de suite se sont allumés.
Ils se sont contemplés, longtemps, et ils se sont penchés l'un vers l'autre...
BAAAM !
Un peu surpris, un peu déçus, ils n'ont pas osé se regarder en face.
Chacun a repris le chemin de la maison de ses parents.
Sans même se dire au revoir, ils se sont éloignés.
Et le temps a passé...

Il était une fois un petit village où il y avait une rue avec deux maisons.
Et un homme et une femme, encore jeunes, qui n'y vivaient plus mais qui souvent y repassaient.
Et qui chaque fois y repensaient.
Ils avaient beau avoir connu d'autres amours, fugaces.
Ils arrivaient à se sentir seuls même s'ils ne l'étaient pas.
Alors, forcemment, un jour, arriva ce qui devait arriver.
La jeune femme décida d'aller trouver le jeune homme.
Elle frappa à la porte de sa nouvelle maison.
Et quand il lui ouvrit, il sentit bondir son coeur et son esprit.
Elle, elle s'est mise à parler, ils avaient tant de choses à se raconter.
Ils ont discuté, longtemps, et ils se sont penchés l'un vers l'autre...
Mais ça n'a pas fait beaucoup de bruit.
Car ils sont juste redevenus amis.

Et de nouveau dans le petit village on pouvait les voir.
Toujours ensemble. A plaisanter.
A jouer à tous les jeux que l'on puisse imaginer.
Car s'ils n'étaient plus des enfants ils adoraient toujours jouer.
Jeux de cartes, jeux de dames, jeu d'échec.
Ils n'étaient plus des enfants, leurs jeux avaient des règles.
Ils n'essayaient plus d'en inventer, mais aimaient beaucoup se mesurer.
Pourtant ils se prenaient souvent à songer.
Qu'il y avait un autre jeu, auquel ils auraient largement préféré jouer.
Alors, forcemment, un soir, arriva ce qui devait arriver.
L'homme décida d'aller trouver son amie.
Avec des gestes d'amour plein son esprit.
Elle lui a ouvert, il ne l'avait jamais trouvé si belle.
Elle, elle a eu à peine besoin de le regarder, elle a tout de suite deviné.
"Un instant" elle lui a dit. Elle l'a invité à s'installer dans le canapé.
Est partie se changer. A mis à bruler des batonnets d'encens, allumé des bougies.
Puis elle est venue s'assoir à coté de lui.
Ils ont réfléchi, un moment, hésitant à se pencher l'un vers l'autre.

Il était encore tôt, ils avaient tout leur temps,
La vie devant eux pour se perdre dans leurs yeux et tester tous les jeux.
"Si on faisait une petite partie d'échecs ?" a dit l'homme qui se sentait petit garçon.
"Pourquoi pas" a répondu la petite fille.
Et entre eux ils ont placé un échiquier.
Ils ont commencé à jouer sans se quitter du regard.
Timidement se sont avancés les pions.
Doucement ils se sont mis en position.
Progressant en tatonnant ils ont sorti leurs pièces.
L'oeil brillant elle approchait sa tour.
Tendrement il effleurait sa dame.
"Vaudrait-il mieux gagner ou la laisser gagner ?" se demandait le garçon.
"Vaudrait-il mieux faire durer ou abréger ?" se demandait la femme.
Et les fous se sont mis à errer.
Aucun ne semblait vouloir triompher.
Les tours se sont dressées.
Un pion se fit dévorer.
Et un autre. Et une tour, et un cavalier.
Brutalement une dame fut prise.
Et un roi menacé en représailles.
Avec passion ils frappaient leurs coups maintenant.
Chaque mouvement faisait trembler l'échiquier.
"Echec.", "Echec !", "Echec !!" martelaient leurs voix à tour de rôle.
Ils n'avaient plus envie de rien lacher.
Ils échangeaient pièce sur pièce.

L'échiquier se vidait, mais semblait entre eux devenir de plus en plus immense.
Ils jouaient depuis des heures déjà, concentrés sur chaque mouvement.
Depuis longtemps l'esprit tout à leurs plans ils ne se regardaient pas.
Je pourrais faire ci, ou je pourrais faire ça. Mais si je fais ceci elle fera cela...
Ils se connaissaient si bien qu'ils n'arrivaient qu'à se déjouer.
Evitaient facilement les pièges mais s'en retrouvaient toujours plus coincés.
Evidemment l'un d'eux aurait pu abandonner.
Mais la partie était si équilibrée.
Après tant de mouvements pourquoi s'arréter.
Encore un coup, encore quelques coups, et je pourrai la prendre, cette dame qui me menace.
Encore un effort, son roi sera coincé, il ne pourra que le coucher et ce sera terminé.
Avec rage, ils continuèrent à s'entre-dévorer, pions et tours et fous et cavaliers.

Et forcemment ils arrivèrent où ils devaient arriver. A une situation bloquée.
Depuis longtemps les bougies s'étaient éteintes, l'encens avait fini de se consummer.
S'il faisait un dernier échange, sacrifiait ses tours pour prendre enfin cette dame qui l'avait tant menacé, il ne lui resterait que son roi.
Mais elle n'aurait plus que le sien et un cavalier.
Impossible de faire échec et mat avec juste un cavalier.
"Vaudrait il mieux gagner ou la laisser gagner ? Finalement autant faire match nul."
Tranquillement il déplaça ses tours, comme prévu elle répliqua,
...Et se voyant avec l'avantage d'un cavalier, s'écria "j'ai gagné !".
- Non tu n'as pas gagné, c'est un pat. Match nul !
- Comment ça match nul ? C'est toi qui est nul, j'ai un cavalier de plus que toi.
- Tu ne peux pas me mettre mat avec juste ton roi et un cavalier.
 - Oui mais j'ai un cavalier de plus que toi.
 - Ca fait quand même match nul. Tu ne peux pas me battre.
 - Seulement si tu n'abandonne pas.
 - Pourquoi j'abandonnerais c'est un pat ?
 - Je ne t'aurais pas cru si mauvais perdant.
 - Il n'y a pas de perdant dans un match nul !
 - Match nul, match nul, on va voir... Continuons un peu.
Elle bougea son cavalier. Il bougea son roi. Et elle bougea son roi, et il bougea son roi, et elle son cavalier, et encore, et encore. Sans jamais cesser de se chamailler.
"Bon, il se fait tard il est temps de rentrer", dit l'homme finalement excédé.
Elle aurait pu lui demander "Tu es sùr que tu ne veux pas rester ?", mais elle préféra se taire elle était trop ennervée.
C'est lui qui avait proposé de jouer, qui avait tout gaché.

De nouveau, juste un peu surpris, mais très déçu ils se sont éloignés.
Et les années ont passé...

Il était une fois un petit village où il y avait une petite rue avec deux maisons.
Il y avait dans ce village un homme et une femme qui évitaient cette rue.
L'homme vivait seul, ne s'intéressait plus à personne.
Parfois il la croisait, au bras d'un cavalier ou d'un autre, et là il se disait qu'il avait bien perdu.
Alors il rentrait chez lui, allumait son ordinateur d'échecs, il s'entrainait et s'entrainait encore... Un jour se disait-il il triompherait.
Elle, était moins seule, mais si elle avait connu bien des hommes elle cherchait encore son roi.
Alors, forcemment, un jour, arriva ce qui devait arriver. Elle l'appela.

"Ca fait longtemps qu'on ne s'est pas vus. Ca te dirait que je passe et qu'on refasse une petite partie d'échecs ?".
On aurait pu trouver moins douloureux comme prétexte, mais il accepta.
Aucune bougie ne fut allumée, aucun encens ne fut mis à bruler, ils se contentèrent de déplier l'échiquier.
Et de nouveau ils jouèrent.
Cette fois ce ne fut pas équilibré, il avait bien préparé ses pièges.
Il avait étudié chaque ouverture, prévu chaque mouvement, établi une stratégie avant même le début de la partie.
Elle regardait ses yeux, mais lui regardait ses pièces avec la froide détermination de l'écraser, il était bien décidé à triompher.
Implacable il suivait son plan. Elle réagissait à peine, maladroitement, comme une mouche prise dans sa toile.
"Dans trois coups je ferai échec et mat, c'est imparable." finit il par réaliser.
Alors, se préparant à savourer son triomphe, il releva enfin les yeux et rencontra son regard.
Il la vit comme il ne l'avait pas vue depuis des années, et il se vit, reflet de rancoeur et d'envie avide de gagner, et sa vie comme autant d'instants gachées.
Alors lentement, sans cesser de la contempler, il coucha son roi en signe d'abandon.
Elle se coucha aussi et ils s'abandonnèrent.
Alors arriva ce qui devait arriver.
Ils ont écarté l'échiquier, se sont penchés l'un vers l'autre.
Et ils ont fait...
La belle.


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Manière de raconter : le "BAAAM", qui demeure inexpliqué, est à dire très fort pour faire sursauter le public, et suivi d'un long silence. L'intonation quand ils se penchent l'un vers l'autre doit être la même pour que le public s'y attende les fois suivantes.

La partie d'échecs est l'occasion d'un crescendo, où on passe d'un phrasé très doux, à quelque chose de très rythmé et violent (dans une autre version, dont j'ai hélas perdu le texte, la partie d'échecs était découpée en 3 phases, l'une où les métaphores sont sensuelles, puis une dite à la manière d'un commentaire sportif, avant de finir sur des métaphores guerrières).

 

Origine : la première partie du conte (le petit garçon et la petite fille) est une très courte histoire poétique que m'avait transmis Alain Werquin, un conteur et marionettiste avec qui j'avais fait un de mes premiers stages de conte (lui même la raconte en utilisant des marionettes de 3 âges différents).  Dans sa version d'origine, il n'y a pas de partie d'échecs, elle se termine juste par une troisième rencontre des personnages, maintenant vieux, qui redeviennent inséparables mais "ne cherchent plus trop à s'embrasser car ça aurait fait...un drôle de bruit". La seconde partie, la partie d'échecs en elle même est de moi, une histoire qui se cherchait une introduction, et a finalement fusionné avec la sienne.

 

Version : réécrite à partir d'un bout de retranscription d'enregistrement datant de 1999 (ma toute première version de la partie d'échecs date de 1996).

 

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C'est un conte auquel je suis particulièrement attaché, mais que je n'ai pas raconté très souvent car son style étant très différent des histoires d'animaux comme des contes fantastiques, merveilleux ou humoristiques que je racontais d'habitude il s'intégrait mal à mes spectacles.

 


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Publié dans Mes textes de contes

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