Le Singe et le Crocodile
Il était une fois un petit singe qui avait à peine une semaine. Une semaine, pour un petit singe, c'est l'age où on ouvre ses yeux sur le monde. Il a décidé d'ouvrir les yeux et il a vu que le monde était beau. Il y avait une grande étendue bleue au dessus de lui, et dedans une grosse boule jaune, et aussi des espèces de tiges vertes et molles à ses pieds (enfin ses mains d'en bas). Puis pas loin, à quelques pas de lui, quelque chose qui coulait en faisant beaucoup de bruit, un liquide translucide mais qui avait pris la couleur de la terre qu'il portait, de l'eau qui s'étendait à perte de vue. C'était un grand fleuve. Et voir tout ça, ça a donné au petit singe l'envie d'explorer ce monde qui était si grand et si beau. Alors il s'est dit que c'était peut être le moment d'apprendre à marcher. Et il s'est mis à avancer le long du fleuve, d'abord à quatre pattes comme font les singes, puis il a appris a replier sous ses aisselles ses deux bras du haut; pour marcher sur deux pattes, comme font les hommes (enfin, tous les hommes ne replient pas leurs bras).
Et il a marché, longtemps, le long du fleuve, jusqu'au moment où il s'est retrouvé nez à nez avec un étrange objet. C'était comme un mat, très haut, tout droit, avec en haut de grandes feuilles vertes et des petites boules marron. C'était un arbre, et c'était pas nimporte quel arbre : c'était un palmier-dattier et le petit singe a senti une odeur toute sucrée qui descendait de ses fruits. Il s'est dit, j'ai appris à ouvrir les yeux et à marcher, ce serait peut être le moment d'apprendre à grimper aux arbres, et il a l'appris. Arrivé en haut, il a pris un des petits fruits tout marron tout brillants qui sentait si bon, il l'a regardé, et ça avait une si bonne odeur qu'il s'est dit que c'était encore plus beau que le reste. Il l'a mis dans sa bouche... C'était sucré... Et... CRAC. Y'avait une espèce de caillou dans ce fruit qui était si beau, et il avait manqué de se casser une dent ! Le petit singe ça l'a ennervé, alors il a fait un petit jeu de singe : il a mis le noyau dans sa bouche, il a gonflé ses joues, il a tapé dessus, et plouf il l'a craché dans le fleuve, où ça a fait des ronds dans l'eau de plus en plus grands. Le petit singe ça l'a fait rire, et il s'est dit que la vie ne commençait pas si mal que ça, il avait appris à ouvrir les yeux, à marcher, à grimper aux arbres, et surtout que tout ce qui est beau est bon, si on enlève le noyau qu'il y a dedans.
Alors il a pris une autre datte, il l'a regardée, il l'a ouverte, retiré le noyau qu'il y avait dedans, a mis le noyau dans sa bouche, a gonflé ses joues... plouf, puis il a mangé la date en regardant les cercles s'aggrandir dans l'eau. Alors il a pris une autre datte, l'a ouverte, retiré le noyau qu'il y avait dedans, a mis le noyau dans sa bouche, a gonflé ses joues... plouf, puis il a mangé la date en regardant les cercles s'aggrandir dans l'eau. Et une autre datte, noyau dans sa bouche, gonflé les joues, plouf, mangé la datte. Et une autre car il était gourmand, gonflé les joues, plouf, mangé la datte. Et encore une autre, ça l'amusait trop, il a mis le noyau, gonflé ses joues... CRANG !
En bas, flottant sur le fleuve, il y avait gros crocodile qui avait refermé ses machoires sur le noyau de la datte !
- Eh mais t'es fou, as dit le petit singe, c'est les dattes qu'il faut manger, pas les noyaux. Regarde je vais t'envoyer une datte sans noyau, tu vas voir que c'est bien meilleur qu'un noyau sans datte.
- Envoie toujours, moi je croque tout ce qui bouge.
Et le petit singe a pris, une datte, gardé le noyé et envoyé le reste au crocodile, mais ce dernier n'a pas trop aimé.
- Mais c'est tout gluant ce fruit ! Ca colle aux dents, puis c'est trop sucré, c'est surement pas bon pour ma machoire ! Le noyau c'était mieux, ça craque comme un petit os. Je préfère encore les noyaux sans datte aux dattes sans noyau.
- T'ennerve pas, a dit le petit singe, si tu aime les noyaux sans dattes et moi les dattes sans noyau, on est fait pour s'entendre...
Et c'est comme ça que le petit singe et le crocodile sont devenus amis. Tous les matins le crocodile remontait le fleuve, allait s'installer en bas de l'arbre. Et le singe cueillait des dattes, les ouvrait, envoyait les noyaux au crocodile, mangeait les dattes.... Et entre deux dattes ils discuttaient, ils se racontaient des histoires. Le crocodile qui était déjà grand parlait au petit singe de sa femme et de ses enfants...
Cette histoire aurait pu se terminer là, et très bien, si le crodile justement n'avait pas eu une femme. Un jour, en descendant le fleuve pour rentrer chez lui, il a trouvé sa femme, furieuse devant son logis.
- Qu'est ce qu'il y a ma femme ?
- Ne fais pas l'innoncent. Je sais bien que tu vois une autre femme crocodile en cachette !
- Mais pas du tout !
- Alors qu'est ce que tu fais à passer tout ce temps plus haut sur le fleuve ?
- Ben... Je suis avec mon ami le singe.
- Quoi ? Tu fréquente des singes maintenant chéri !? Mais tu tourne mal, un bon crocodile, ça reste entre crocodiles.
- Mais heu... Il est gentil... On s'amuse bien...
- Et qu'est ce que tu fais, de si intéressant avec ce singe ?
- Ben euh... On mange des dattes
- Quoi ? Tu mange des dattes chéri !? Mais tu tournes vraiment mal ! Nous autres crocodiles c'est pas des fruits qu'on mange, c'est de la viande !
- Je mange euh... juste les noyaux...
- Et...? Tu pense que ça mange des noyaux de fruits un vrai crocodile ? Tu sais ce que tu vas faire pour me prouver que tu es un crocodile, un vrai ? Tu vas me ramener le coeur de ce petit singe, et on va le manger tous les deux !
Le crocodile savait bien qu'il n'avait pas le choix. S'il disait non, sa femme allait pleurer de grosses larmes de crocodile, et crier encore plus fort... Alors, résigné, il a remonté le fleuve pour aller chercher le coeur du petit singe.
Le petit singe, lui, était tranquille dans son arbre. Il cueillait des dattes, il jonglait avec, de temps en temps il en ouvrait une, et il faisait un petit jeu de singe... Plouf ! Il regardait les cercles dans l'eau après avoir craché un noyau, et c'est là qu'il a vu arriver son ami crocodile.
- Eh crocodile ! Je suis en train de cueillir des dattes, tu veux manger les noyaux ?
- Non, aujourd'hui on va manger chez moi !
Le petit singe était toujours heureux de découvrir des choses nouvelles, il était tout excité à l'idée de manger chez les crocodiles. Il est descendu très vite de son arbre, il a sauté sur le dos du crocodile et ils ont commencé à descendre la rivière.
- Mais dis moi dis moi, qu'est ce qu'on va manger chez toi ?
- C'est une surprise. T'occupe pas !
- Parce que si par exemple on mange des dattes, j'aurais pu cueillir un gros panier de dattes, puis j'aurais mangé toutes les dattes et vous les noyaux.
- Je te dis t'occupe pas !
- Non mais tu sais je suis curieux, moi j'ai jamais mangé chez les crocodiles, vous faites comment la cuisine, c'est ta femme qui prépare ou c'est toi ?
- T'o-cu-ppe pas !
- Ouais, mais j'aimerais quand même bien savoir ce qu'on mange, c'est important de savoir ce que mange, tiens tu sais, la première fois que j'ai mangé une datte, je me suis fait très mal avec le noyau...
- Bon...Tu veux vraiment savoir ce qu'on mange ? On va manger ton coeur petit singe !
Le petit singe avait peut-être 15 jours, il s'est quand même dit "celui là s'il veut manger mon coeur, c'est peut être pas un vrai ami", et il a réfléchit très vite, et il a répondu...
- Ben ça c'est embêtant, ça va pas être possible, fallait le dire plus tôt !
- Comment ça ?
- Ah oui, c'est vrai tu peux pas savoir, tu es un crocodile, on est pas fait pareils. Vous autres crocodiles, vous allez tranquillement, doucement, au fil de l'eau. Mais nous autres les singes on courre, on escalade, on saute de branche en branche, de liane en liane. Alors forcemment on peut pas s'encombrer. Pour ça qu'on a un truc : notre coeur on le prend, on le laisse dans notre arbre, et comme ça on peut gambader et bondir tant qu'on veut... Mais si tu veux je vais te le chercher. Ca sert à rien un coeur de toutes manières, ça bat toujours trop vite ou pas assez, pas de problème si tu veux le manger.
Le crocodile ne s'en croyait plus de joie, non seulement il allait pouvoir manger le coeur du petit singe, mais en plus il allait rester son ami. Il a tout de suite fait demi-tour pour le ramener à son arbre. Il l'a déposé sur la berge, le petit singe est monté et une fois en haut de l'arbre, il a pris une datte, il l'a regardée, il l'a ouverte, retiré le noyau qu'il y avait dedans, a mis le noyau dans sa bouche, a gonflé ses joues... plouf, et il a mangé la date en regardant les cercles s'aggrandir dans l'eau. Puis il a pris une autre datte, l'a ouverte, retiré le noyau qu'il y avait dedans, a mis le noyau dans sa bouche, a gonflé ses joues... plouf, et il l'a mangée, et une autre datte, retiré le noyau, gonflé ses joues... plouf ! mangée, et encore une autre datte... plouf ! et une autre... plouf !
Et si vous ne me dites pas de m'arréter et continuez comme ça à me regarder... vous allez finir comme le crocodile qui l'attend toujours au pied de son arbre.
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origine : conte traditionnel africain (existe aussi dans le folklore indien)
version : réécrite de mémoire aujourd'hui
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Tant que j'y suis à publier mes vieilles histoires d'animaux... Peut-être le conte que j'ai dit le plus de fois.
Ma version de cette histoire est issue de celle de Charles Piquion, entendue il y a une quinzaine d'années lors d'un concours de conteurs à Chevilly-Larue. Retenue dès la première écoute, j'ai tout de suite eu envie de transmettre cette histoire, et elle a fait partie depuis de toutes les représentations de Jungleries. Quelque part j'ai un attachement particulier pour ce conte, dans la mesure où c'est un des rares que j'aie appris par transmission orale plutot que dans un livre de contes. Au fil des conteries, mon texte s'est évidemment beaucoup éloigné de l'original, à part son introduction que j'ai à peu près gardée, et certains gestes peut-être, il ne doit plus y avoir beaucoup de rapports entre nos manières de la conter,
J'en ai lu des versions écrites mais bien plus tard. Il y en a bon nombre, avec pas mal de variantes, notemment une indienne où le singe mange des mangues, une où le crocodile est purement mauvais (il n'y a pas la scène avec sa femme, il veut juste manger le coeur du singe par plaisir) et d'autres où le singe et les deux crocodiles ont des noms (Naoko, Kitéou et Kattouba, dans un livre pour enfants feuilleté récemment, j'ignore si ça relève d'une vraie tradition ou s'ils sont juste choisis pour faire africain)ou tournées comme une fable, avec un chatiment pour le crocodile et une morale à la fin.