La petite colombe

Publié le par Toine

La petite colombe était triste. Son ami le merle n'était pas venu au rendez-vous. Elle lui avait dit "à midi au sommet du grand chène". Elle avait attendu une heure, deux heures, trois heures... Toujours pas de merle.

Mais comment lui, son plus tendre ami... Lui qui lui plaisait beaucoup plus que le coucou ou le rouge-gorge, mille fois plus que le corbeau, vraiment pas beau... Comment avait-il pu l'oublier... L'abandonner... La trahir... La mépriser ? La petite colombe terriblement triste était partie pleurer en haut d'un cerisier.

Et elle pleurait, pleurait, toutes les larmes de son corps, sans plus rien voir des arbres en fleurs.

Quand soudain, comme lointain à travers ses pleurs, elle entend un battement d'aîles. C'est le corbeau qui vient de se poser à coté d'elle, le corbeau qui déjà la prend sous son aîle...

- Dis moi petite colombe, pourquoi es tu triste et seule, toi qui es si belle ?

La colombe se dit : le corbeau n'est pas bien beau, mais c'est un ami, lui.

Alors elle lui a tout raconté. Elle a parlé, elle a pleuré, et encore parlé et encore pleuré, tout le reste de la journée... et à la fin le corbeau lui a dit :

- Tu sais moi aussi je suis triste et seul.

- Euh... Corbeau... Tu sais, j'en ai bien assez avec mes propres problèmes pour aujourd'hui. Mais, disons, si tu veux, on peut se voir demain pour parler des tiens.

- Je comprends, quand tu veux, je ne veux pas t'obliger.

- Disons demain, à midi, sur le peuplier, tu y seras ?

- Merci beaucoup ! J'y serai tu peux compter sur moi.

Et le corbeau est reparti d'un vol gai, tout heureux qu'il était d'avoir rendez-vous avec une si belle colombe.

La colombe rentre à son nid. Son nid qui est tout froid et tout vide. Ah maintenant, même le corbeau lui manque, presque autant que le merle.

Elle se remet à pleurer. Quand, tout d'un coup...

- COUCOU !

C'est son vieux copain le coucou, un peu marginal, un peu errant mais si marrant.

- COUCOU ! Je sais pourquoi tu pleures, COUCOU ! Tu es toute seule dans ce nid, COUCOU ! COUCOU ! Partage le donc avec moi, sois ma mie !

Ooh... Comme il était gentil. La petite colombe elle lui a dit "oui". Et ils ont passé la nuit ensemble, à coucouter, à roucouler... Et le matin c'est le coucou qui s'est levé le premier :

- COUCOU ! COUCOU ! C'est pas tout ça, COUCOU ! Il faut que j'aille chercher mes affaires, moi, COUCOU ! Si je veux m'installer chez toi.

Sans même lui laisser le temps de répondre il s'est envolé; et a peine le coucou parti, la petite colombe se dit :

"Oulalalala, dans quoi je me suis embarquée ? Il va falloir que je supporte ses "coucou ! coucou ! coucou !" à longueur de journée. Heureusement, j'ai rendez-vous avec le corbeau, peut être saura-t-il me conseiller..."

Et elle part à tire d'aîles vers le peuplier.

Mais à mi-chemin elle est interceptée.

- Ma où va tou pétite colombe, pourquoi es tou si pressée ?

C'est le rouge-gorge, la gorge chaude du quartier.

- Je vais voir mon ami le corbeau sur le peuplier.

- Quoi, tu vas voir ce vieux déplumé ? Mais, douce petite colombe... Si tu as besoin d'amitié... Ou d'autre chose... Choisis plotot un bel oiseau au plumage coloré, au vol gracieux, au chant harmonieux.... Allez viens, petite colombe, allons nous promener.

La petite colombe se dit "c'est vrai qu'il est beaucoup plus beau que le corbeau, et en plus il ne dit pas "coucou" à longueur de journée...".

Elle a accepté et ils ont passé l'après-midi à planer ensemble, au dessus de la forêt. Et c'était beau et c'était bien.

Le soir venu, le rouge-gorge raccompagne la petite colombe à son nid.... Où ils trouvent le coucou en train de s'installer, avec ses quinze malles et ses trois coffres.

- Que fais tu là ? Pars d'ici, squatteur, profiteur, sans-logis, lui hurle le rouge-gorge.

- Mais... COUCOU ! Mais... COUCOU ! Mais c'est la petite colombe COUCOU ! qui m'a invité !

- Oh, écoute, coucou, dit la colombe après une hésitation... Je traversais une mauvaise passe, tu en as profité, maintenant pars, je suis avec le rouge-gorge.

Et le coucou, dépité, remballe ses malles et ses coffres et s'en va ailleurs coucouter.

- Et moi, douce colombe, je peux rester ?

Mais, un peu honteuse, la colombe ressent soudain "un terrible besoin de solitude... Mais on peut remettre ça à demain, midi sur le cerisier, tu es d'accord ?"

- OK j'y serai, tu peux compter sur moi.

Le lendemain, la colombe se fait belle et part pour le rendez-vous.

Mais juste avant d'atteindre le cerisier, elle voit sur une branche... Le merle ! Et là elle oublie tout, s'approche de lui, se met à roucouler :

- Merle, mon ami... Pourquoi, pourquoi n'es tu pas venu sur le grand chène ? Pourquoi m'as tu trahi ?

- Quoi ?

- Notre rendez-vous, l'avais tu oublié ?

- Oh... Je ne savais pas que c'était si important pour toi. Mais dis moi, charmante colombe, tu es toute en beauté...

Elle était si flattée que de blanche, la colombe passe à rose foncé...

... on peut remettre ça à ce soir, ma douce. Disons à minuit, au sommet du grand chène.

- J'y serai, tu peux me faire confiance, je vais tout de suite rentrer chez moi, me faire encore plus belle.

Et elle rentre à son nid, oubliant complètement le rouge-gorge. Son nid devant lequel l'attend le corbeau.

- Dis moi, colombe, tu m'as oublié ? Je voulais te dire que je t'aime...

- Oh, écoute, corbeau... Regarde toi, regarde moi... Mes plumes sont blanches et douces, mon vol est gracieux, mon chant harmonieux. Je suis si belle que je suis faite pour le merle ; le coucou et le rouge-gorge se prosternent à mes pieds. Et toi... Gros et noir, ton cri fait fuit l'hirondelle, tu voles comme un cormoran mazouté... Allons, corbeau, cesse de te ridiculiser, part donc te cacher !

Et le corbeau repartit d'un vol triste.

Cette nuit là, la colombe, après s'être faite encore plus belle, se rend sur le grand chène à minuit, et attend le merle... Une heure, deux heures, trois... Toujours pas là. De nouveau elle est triste, elle se remet à pleurer, elle se sent seule au monde, ne sait plus trop qui aller trouver... Elle n'ose aller voir le corbeau, ou même le rouge-gorge... Puis elle se souvient d'un oiseau qu'on dit fort sage, et qui vit la nuit... Le hibou.

Elle va le trouver, et de nouveau elle passe des heures à parler, à pleurer, à parler, à pleurer, à tout lui raconter, avant de lui demander :

- Pourquoi... Pourquoi le merle, celui que j'aime plus que tout, celui à qui j'accorde toute ma confiance, pourquoi lui, toujours il me trahit, il me déçoit ?

- Ouuh, mais le merle, il n'est pas fouuh, c'est pas un pigeon celui là. En allant vers le grand chène, il a vu sur le peuplier le corbeau en train de pleurer et de coasser, et sur le cerisier le rouge-gorge qui t'attend encore, et le coucou dehors avec ses quinze malles et ses trois coffres. Petite colombe, si tu ne veux pas toujours être déçue... Fie toi non à la confiance que tu accorde, mais à celle que tu mérite !

La petite colombe pleure de plus belle, elle a si honte qu'elle n'est même plus rose foncé, carrément saumon fumé.

- Et toi hibou, oiseau de nuit, tu veux quand même être mon ami ?

Mais le hibou, qui lui est un carnassier, le hibou, pas fou, tout de suite l'a mangée.

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Origine : de moi
Version : non datée (vers 95), texte original retouché après avoir été raconté
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Un autre des contes de Jungleries, et un des tout premiers textes que j'aie écrit pour le conte. Il y a eu beaucoup de versions de cette histoire et de variations dans ma manière de la conter, je me rappelle d'une plus courte versifiée pour sonner comme une fable, et une plus longue avec des descriptions ; dans certaines, soit le rouge-gorge soit le merle étaient remplacés par un rossignol ; a existé aussi une adaptation en sketch théatral.

L'interprétation des personnages fait pour moi le sel de ce genre d'histoire plus que son intrigue ou sa morale assez convenues. Le corbeau timide et amoureux qui doit toujours avoir l'air mal à l'aise sauf quand il bondit de joie en remerciant la colombe de sa voix rocailleuse, le coucou toujours gesticulant et survolté, le rouge-gorge que je joue généralement sur le mode sédouctor latino, le merle plutot genre mauvais garçon parlant avec une voix goailleuse, etc.... Quelque part il faudrait des didascalies pour que le conte conté s'entende à partir de ce texte, mais s'il y avait des didascalies ce ne serait plus un texte de conte, mais un monologue théâtral. Je préfère donc laisser les textes de conte a mi-chemin du conte littéraire et du texte de théâtre, c'est à dire proches de ce qui est dit (je n'élimine pas volontairement les répétitions et les alternances de passages au présent et au passé propres au registre oral) mais sans indications donnant un rôle au conteur (qui en feraient un acteur).

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Publié dans Mes textes de contes

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