Chapître Un : Partie de Campagne
I
PARTIE DE CAMPAGNE
Ce monde est beau, y'a pas à dire. Comment ne pas se laisser aller et rester assis là, au bord de l'eau, à regarder les reflets du soleil déclinant ensanglanter lentement sa surface ? Bien sur les autres m'attendent, mais l'herbe est douce, et l'air lui-même presque enivrant. Pas de quoi, vraiment pas de quoi, regretter d'être ici. Le matelas de mousse au pied des grands arbres, les appétissants champignons aux chapelures blanches tachetées de rouge et de brun, les quelques feuilles mortes déjà qui volètent doucement dans la brise de ce début d'automne ensoleillé, ce souffle lui-même qui te caresse le visage de sa main chaleureuse. Y'a pas à dire celui qui avait créé tout ça était vraiment doué.
"Où tu es Wird ?"
Il faut toujours que la voix de Mozzer résonne dans mon esprit juste alors qu'il vogue vers un horizon de calme et de félicité.
Enfin... Il a raison. On n'a pas que ça à faire, et mes compagnons ont besoin de moi. L’idéal serait que nous commencions à traverser la forêt du Benerganthil cette nuit, pour atteindre la petite ville de Stainz demain soir, où nous nous reposerons avant de prendre la route des cols. Selon Mozzer la tour de Branson, que nous devrions atteindre après trois jours de plus de marche dans les montagnes, pourrait être intéressante à visiter. Une intervention divine en a chassé les nécromants de Nastul l’an passé, et elle pourrait recéler des choses intéressant les Champions, voire devenir un avant-poste de notre ordre si nous parvenons à en chasser ses nouveaux occupants. Mais pour l’instant nous nous contenterons de reconnaître les lieux, nous ne devons pas sous-estimer ce qui a pu en chasser ceux de Nastul, plus d’une fois les Dieux nous ont réservé des surprises douloureuses.
M'éloignant à contre coeur du petit lac, je m'engage sur le chemin de terre qui plonge dans l'ombre des grands arbres. J'articule un pâteux "J'arrive Rahim" dans mon cerveau encore engourdi.
Vieux réflexe : tandis que j'entre dans les ombres, je porte la main à la garde de mon épée. Le coin a beau être tranquille. On ne sait jamais... Tant de choses dépendent du hasard ici, sans même parler des fous qui se promènent. Je me rappellerai toujours cette fois où je suis tombé sur un dragon (ou plutôt l'inverse) en pleine forêt de Tulare, et cette autre où j'ai servi de gibier à toute une tribu de Pékas alors que je cheminais le plus pacifiquement du monde sur l'une des routes les plus tranquilles du pays.
Mais là rien de tout cela, on doit être seuls dans la région ou presque : une heure de marche sans croiser personne et je retrouve mon groupe, en pleine séance de préparation magique.
Mozzer en est bien sùr l'officiant. Des énergies multicolores crépitent tandis qu'il agite ses mains dans des gestures complexes et psalmodie des paroles incompréhensibles au commun des mortels (quant à moi, habitué à leurs sons, je reconnais un classique sortilège d'armure). Les énergies se rassemblent autour de la jeune femme brune qui l'accompagne, avant de l'entourer de leur filet protecteur.
Mozzer, qu'il m'arrive encore d'appeler Rahim, est celui que je connais depuis le plus longtemps. Nous étions déjà amis dans une autre vie, pourrait-on dire. Aujourd'hui il est grand et maigre, son teint est blafard et euh... il a vraiment l'allure d'un magicien, tellement que c'en est presque ridicule. Une grande robe grise parsemée d'étoiles multicolores, scintillantes et parfois clignotantes ; sur sa poitrine une amulette dorée, ornée de symboles cabalistiques ; son chapeau pointu irradiant d'une lumière bleue pale ; son bâton blanc enfin, qui flotte à coté de lui, attendant sagement que les mains aient fini leur danse pour être repris... Après la fille que je ne connais pas, c'est au tour de Gurthanc de recevoir la protection d'un de ses sortilèges.
J'ai de l'admiration pour Gurthanc, que je ne connais que depuis quelques mois mais que je considère comme l'un des plus prometteurs des Champions de Galadan. Comme moi c'est un vaillant combattant, évidemment il est loin d'avoir mon expérience, mais j'ai l'impression qu'il se débrouille autrement mieux que moi en mon temps. Peut-être un jour me succèdera-t-il à la charge de commandeur, tandis que j'accèderai aux Ordres Supérieurs du Royaume. En tout cas je préfèrerais que ce soit lui plutôt que Charkass. Tous les oppose ces deux là. Comment mieux définir Gurthanc qu'en disant qu'il est l'incarnation du noble dans toute sa splendeur. De sa cotte de mailles resplendissante à son carré bien coupé de cheveux châtains au dessus de ses yeux d'un bleu lumineux, tout chez lui respire la noblesse. Ce n'est pas Charkass qui dépenserait jusqu'à son dernier sou pour faire orner le pommeau de son épée de gemmes aux couleurs de sa maison.
Quand on parle du loup... Je ne l'avais pas vu mais il est là aussi, notre Champion de Galadan aux allures de barbare, avec ses cheveux longs et sales décorés d'ossements et sa cape en fourrure mal tannée de je ne sais quelle bête malodorante. Certains n'ont vraiment aucune conscience des devoirs de notre ordre. Comment peut-on imaginer que nos gens nous respectent avec des chevaliers pareillement accoutrés dans nos rangs ? Mais tout commandeur que je suis ce n'est pas vraiment moi qui décide, et puis Charkass se bat bien. Il n'y a pas tant d'aspirants que nous puissions refuser des champions juste à cause de leur mauvais goût.
Après Mozzer, c'est au tour de Galadorn de faire profiter tout le monde de ses bénédictions. A vrai dire, je ne vois guère de grande différence entre sa manière de prier, et celle qu'avait Mozzer de lancer ses sortilèges. Mêmes mains qui s'agitent, mêmes paroles incompréhensibles, mais je dis tout de même "Amen" quand il me touche pour invoquer sur moi la protection divine. Etiquette oblige. Je ne me rappelle plus le nom de son dieu dont je suis censé être un adorateur fervent. Son symbole est joli : une balance où le poids d'une plume équilibre celui d'un diamant orne la tunique du prètre. J'hésite à le lui demander, il pourrait le prendre mal. En tout cas Galadorn est un apport utile à l'équipe, dur pour une compagnie de s'en sortir sans un aumonier compétent, nous en avions déjà fait la cruelle expérience Rahim et moi.
- Je te présente dame Cyrcamidh, me dit Mozzer en désignant sa compagne. Vue de plus près, il s'agit d'une elfe, sylvaine sans doute. Si ses longs cheveux noirs cachent le pointu de ses oreilles, son profil est typé, et la finesse de ses traits ne trompe pas.
- Sein Waen Faen Wird dit-elle pour me saluer, confirmant ma pensée.
- Sein Waen Ean Cyrcamidh répondis-je mécaniquement en lui baisant la main, faisant ricaner Mozzer. J'ai toujours eu un petit faible pour les elfes, les femelles s'entend, et s'il a recruté cette pisteuse je me dis que c'était en pensant à moi. Relevant la tête, je poursuis : "Il est bien rare de voir de belles gens, et encore moins des damoiselles d'Erintal s'aventurer dans nos contrées, mais sachez le, à Galadan vous êtes les bienvenues.". J'aime bien les approches classieuses. Il m'a suffit d'un coup d'oeil à la boucle de sa ceinture pour déterminer son origine, et les lauriers d'or qui l'ornent m'offrent même la suite. "La maison de Feneddin doit s'enorgueillir de compter dans ses rangs si accorte dame." Cet étalage d'érudition n'empêche pas Mozzer, maintenant rejoint par Galadorn, de rire sous cape. Elle sourit en me dévisageant de ses grands yeux verts, c'est un bon début.
- Quand vous aurez fini les mondanités on va pouvoir y aller ! Charkass a toujours le don pour briser les bonnes ambiances. C'est l'autre raison pour laquelle il m'exaspère au plus haut point. Mais c'est vrai, il est temps de partir, si nous voulons être à l'aube à l'entrée de la Vallée Profonde.
- Pour Galadan, en route ! dis-je en levant mon épée, drapé de toute ma dignité de commandeur.
- Pour Galadan ! répondent en cœur les autres.
- ... Et que TimbleAoued nous protège, ajoute Galadorn. TimbleAoued... avec un nom pareil pas étonnant que j'aie du mal à me souvenir de sa divinité.
Nous nous mettons en marche. Dame Cyrcamidh disparait dans les buissons sur notre coté, tandis que le chemin se déroule sous nos pieds, éclairé par la phosphorescence du bâton de Mozzer.
Durant plusieurs lieues, notre voyage n'est rythmé que par les "Rien en vue", "Personne par ici" ou autres "C'est désert" que la petite voix de l'elfe émet de temps à autre sans qu'elle réapparaisse. Parfois Mozzer acquiesce d'un "Oui rien de rien" après avoir consulté son bâton.
Le Benarganthil décidément est une région aussi déserte que tranquille, seuls les cris de quelque inoffensive chouette, et le bruit de nos propres pas, viennent y troubler le silence de la nuit. Il n'était finalement guère besoin de nous préparer et de voyager en groupe. Il est loin le temps où de cette forêt des hordes de gobelins harcelaient Galadan. Je me revois encore, aspirant Champion à l'époque, à mendier auprès de ceux qui allaient les combattre une place à leurs cotés. Héradayar et les champions d'alors n'avaient guère besoin de l'aide du débutant que j'étais, les rares fois où j'ai pu les accompagner j'ai surtout passé mon temps à les regarder mettre en bouillie leurs adversaires. C'est à la fin de cette campagne qu'Héradayar nous a quitté pour intégrer le Bouclier Royal. Deux commandeurs se sont succédés depuis, et maintenant c'est moi le premier de notre ordre.
Entre temps, les nécromants de Nastul, attirés par les charniers de ces anciennes batailles, remirent un peu d'animation dans cette forêt, je me revois du temps du commandeur Kelvendal renvoyer leurs serviteurs au pays des morts. Et depuis plus rien. Galadan avait bien d'autres domaines à exploiter, et la forêt demeura déserte. Nous autres Champions, eurent plusieurs quêtes à mener à l'ouest, et on s'en désintéressa. Cela devait bien faire trois ans que je n'y avais pas mis les pieds.
"Un ours féroce plus loin sur le chemin."
- Oui il y a bien un ours, répond Mozzer.
- Tu ne peux pas lui parler Cycla ? demande Charkass
- Non, il est féroce je te dis, répond l'elfe, jaillissant d'un buisson.
- Pour la gloire de Galadan, ce n'est pas un ours qui va nous arrêter ! Déjà Gurthanc a tiré son épée, mais Galadorm le retient.
- Tu la vois comment son aura ?, s'enquiert notre aumônier, toujours prudent.
- Jaune, un méchant ours en somme, mais ça devrait aller, le rassure Mozzer.
- Ok on se le fait. Hum... Pour la gloire de Galadan allons y compagnons ! (Il arrive même aux meilleurs de se laisser aller, c'est moi qui vient de dire ça...)
Je tire mon épée, et Charkass ses deux haches qui lui ont valu le surnom de "Tranchoir", tandis que notre compagne disparait de nouveau dans les buissons, et que Galadorm commence à chanter un cantique.
- Je l'amène, nous dit Gurthanc qui a déjà une dizaine de mètres d'avance.
Nous nous immobilisons, prêts à le recevoir. Le meuglement de l'ours ne se fait pas attendre, il doit être aux trousses de Gurthanc, qui bientôt réapparaît au tournant, un bras en sang.
- Ben alors... Tu te fais battre à la course par un ours, maintenant ? plaisante Charkass tout en se jetant sur le dos de la bête qui vient de le dépasser.
Gurthanc passe derrière moi, où l'attend le toucher revigorant de Galadorm. Moi je réceptionne la charge de l'ours, la lame de ma fidèle Nimgard en avant.
Ouch... On a beau avoir l'habitude, sentir un coup puissant défoncer votre cotte de mailles, entendre vos propres os craquer, voir jaillir le sang, celà fait toujours son effet. L'ours m'a broyé l'épaule d'un coup de griffe, et je manque d'en lâcher mon épée maintenant fichée dans son poitrail. Mais la douleur n'est qu'illusion, et qui sait garder cela en tête est capable comme moi de repousser d'un coup de pied la masse de la bête, et de dégager sa lame pour être prèt à frapper dès que son bras sera réparé. Ce qui ne tarde pas. Galadorm fait décidément bien son travail : les mots de son cantique se font comme des fers qui ressoudent mes os disloqués, des aiguilles qui recousent de leur fil invisible mes plaies. En un instant c'est comme si l'ours ne m'avait jamais frappé. Cela tombe bien, car la bête ne semble pas décidée à mourir. Elle vient de jeter Charkass à terre, qui juché sur son dos essayait de la décapiter, et ni mon coup d'épée ni les trois flèches que dame Cyclamidh lui a décoché n'ont semblé lui faire grand chose, si ce n'est décupler sa rage.
Me laissant récupérer, l'ours charge maintenant Gurthanc qui, guéri lui aussi, semble bien décidé à lui faire passer l'envie de lui écharper le bras. Sa lame s'abat avant les griffes de l'ours et lui tranche une patte, le faisant meugler de plus belle. Mais notre jeune champion a encore quelques trucs à apprendre, pensant avoir mis l'ours hors de combat, il s'écarte trop tard de la trajectoire de son adversaire qui l'écrase de toute sa masse dans un bruit d'os brisés. Maintenant assis sur son poitrail, l'ours s'apprête à l'achever de sa griffe valide quand, d'un grand revers de mon épée, je lui tranche enfin la tête.
Galadorm accourt alors soigner Gurthanc, qui se dégage bientôt du corps de la bête en maugréant.
- Il était coriace mine de rien, il va falloir que je me repose un peu, nous dit le clerc en s'affalant sur le sol, épuisé. Mozzer, pas d'autres bestioles dans le coin ?
Mozzer ne répond pas. Où est-il donc encore passé ? Il était avec nous quand Gurthanc est parti chercher l'ours, mais personne n'y a fait attention depuis. Il n'a même pas daigné incanter un petit sort pour nous aider, d'ailleurs, ça ne lui ressemble pas.
- Mozzer ?? Si c'est une de tes farces de magicien c'est bon, on a bien ri, maintenant viens ! après avoir crié, je me concentre pour émettre mentalement le même message.
Il ne répond pas. Sans son bâton pour nous éclairer, il va falloir allumer des torches si on veut y voir assez clair pour le retrouver en plus.
- Cyclamidh, tu trouve ses traces ? (J'oubliais que les elfes n'ont guère ce problème.)
L'elfe a déjà les yeux rivés au sol, se baissant dans une position qui ne me serait pas indifférente si j'avais l'esprit à ça. Nous la suivons bientôt sur la piste qui s'éloigne du sentier et plonge dans le vallon sur sa droite.
- C'est pas croyable, il fait vraiment exprès. On s'est tout juste battus une minute. Il a dù partir en courrant dès qu'il a vu l'ours, pas très fiable ton grand ami mage, Wird.
- Charkass... Premièrement je suis ton commandeur, je te prie de te le rappeler, alors si tu me parle, tu m'appelle commandeur Wird, ou mieux tu ne m'appelle pas et tu te tais si tu n'as rien d'intéressant à dire. Ensuite, ce n'est pas un ours qui ferait fuir Mozzer, tu le sais aussi bien que moi, s'il est parti il doit avoir une bonne raison !
Nous nous remettons en route, enjambant souches et branchages, nous agrippant parfois aux branches des arbres qui parsèment le flanc de la colline sur laquelle serpentait le chemin. Malgré la pente abrupte, Mozzer semble avoir pris tout droit, le plus court chemin vers le fond du gouffre.
En plein jour ce doit être un lieu sans intérêt, ce petit ravin creusé au fil du temps par un ruisseau dans la terre meuble d'une colline. Au fil des années, les branches mortes tombées des arbres des deux cotés s'y sont amoncelées, quant au ruisseau, grossi par les pluies de ces dernières semaines, il a envahi les derniers mètres d'une mare boueuse, qui s'est retirée après avoir rendu les parois glissantes, pour ne plus subsister qu'en fange épaisse cachée sous les branches.
Par nuit noire comme c'est le cas, et quand quatre humains qui n'y voient goutte, précédée par une elfe à l'attention entièrement captivée par une piste à suivre, le traversent, ça ne peut que donner lieu à un moment de franche rigolade. Evidemment dame Cyclamidh, svelte et agile, est déjà au milieu du gué quand nous arrivons à la zone glissante. En équilibre sur un tronc, lui même instablement installé sur les branches qui émergent de la boue, elle est en train d'essayer de déterminer si Mozzer est passé par là quand retentit un grand crac derrière elle. Gurthanc a essayé de s'accrocher à une branche quand il a glissé, mais le bois n'a pas résisté à son poids alourdi de celui de sa cotte de mailles. Et voilà notre champion transformé en luge qui renverse Charkass qui se trouvait juste devant lui, lequel ne trouve rien de mieux à faire que de s'agripper à moi, m'entraînant dans sa chute. Nous atterrissons dans un grand craquement de branches. Nous nous retrouvons tous les trois à barboter dans la boue qui nous arrive à la poitrine, nous agrippant à ce que nous pouvons pour nous sortir de ce bourbier. Un instant je crois arriver à me hisser sur un tronc, mais les branches qui le retiennent craquent, et il s'enfonce au lieu de me porter. J'entend un juron en elfique tandis que dame Cyclamidh chute à son tour, par dessus moi. Entendant craquements de branche, cris et clapotis, Galadorm, qui descendait prudemment, loin derrière nous, se met à courrir, croyant à une embuscade. Et, comme de juste, à l'arrivée nous sommes cinq à barboter dans la boue visqueuse.
C'est alors que nous sommes en train de nous débarbouiller les yeux que la face opposée du vallon s'illumine de flashs rouges, jaunes et verdâtres. Quelqu'un lance des sorts en haut, et à la couleur des particules je me dis que ça pourrait être Mozzer. Je m'engage à quatre pattes sur ce qui reste du pont de branches, manquant de chuter de nouveau quand Galadorm s'engage à ma suite. Charkass a déjà atteint l'autre coté. Gurthanc est sur notre rive de départ, il était en train d'aider dame Cyclamidh à se hisser sur la pente boueuse quand les lumières l'ont fait tressaillir, il en est maintenant à s'excuser de l'avoir lâchée.
Je gravis la pente le plus vite possible, m'agrippant aux arbres. Charkass, qui doit avoir plus l'habitude que moi de courir couvert de boue, a pris une vingtaine de mètres d'avance. En haut, les lumières continuent à crépiter. "Besoin d'aide venez vite" crie dans mon esprit la voix de Mozzer avant qu'elle se transforme en un hurlement désarticulé tandis que retentit une explosion.
Charkass a disparu derrière la crête illuminée d'éclats rougeâtres. Une pluie de braises, de cendres et de morceaux de bois calcinés retombe sur moi tandis que je gravis les derniers mètres de la pente. J'entend Galadorm tousser tandis qu'il entre dans le nuage.
J'arrive au sommet calciné de la butte pour y voir s'effondrer Charkass, le corps disloqué par une rafale de force. Je ne vois pas le responsable, pas plus que de trace de Mozzer. Il subsiste quelques flammes sur les squelettes calcinés des arbres qui m'entourent, dont le vent tire des nuages de lucioles enflammées. Je reste aux aguets, tandis que je tire le corps de Charkass au centre de l'espace dégagé.
Galadorm me rejoint et commence à s'affairer autour du corps sans connaissance. L'autre barbare est plus que sérieusement amoché, sinon notre bon clerc l'aurait déjà remis sur pied. Je le laisse se débrouiller, il ne s'agirait pas de laisser fuir le coupable.
Je passe les arbres calcinés et arrive de l'autre coté de la butte, l'épée tirée, prête à frapper l'infâme sorcier que j'imagine derrière tout cela. J'entend du bruit en bas, plusieurs branches qui craquent, il doit y être. Je me met à courir, je vais lui tomber dessus par surprise.
Je m'attend à peu près à tout... Un shaman gobelin, un nécromant, un péka, un drakh lanceur de sorts même, pourquoi pas ; dans tous les cas si je parviens à frapper avant qu'il déchaîne ses pouvoirs cela ne devrait pas poser de problèmes. A tout sauf à me retrouver nez à nez avec celui énorme d'un troll, gravissant la colline sans doute attiré comme nous par les lumières.
Je le vois trop tard pour l'éviter. Je réagis tout juste assez vite pour abattre mon épée sur lui. Mais ce n'est pas ce qui va arrêter un troll, frappant son poitrail musculeux j'ai eu l'impression de heurter un mur de pierres. Mon épée rebondit sans même lui avoir tiré un cri. Et lui lève son lourd marteau de guerre... J'esquive. De justesse : j'ai du mal à me mouvoir avec ma cotte de mailles que la boue a rendue aussi rigide qu'un plastron de tournoi.
Je me hisse en m'aidant des arbres pour remonter au plus vite vers mes amis. Le marteau s'abat de nouveau, fracassant un tronc que je viens de lâcher. Je me retourne et porte un autre coup, en plein sur son crane qui sonne creux. Mais les trolls ont la tête dure, il est tout juste étourdi. Prenant appui sur deux arbres, j'en profite pour lui balancer une ruade, le projetant quelques mètres plus bas. Juste l'avance qu'il me faut pour arriver en vie là où j'ai laissé les autres. Je repars aussi vite que je peux. Je n'ai pas fait trois mètres quand une horrible douleur me broie les jambes. Il m'a lancé son marteau ce con. Je m'écroule le nez dans la cendre. J'ai atteint le sommet. Il faut à tout prix que je rejoigne le clerc maintenant, je me traîne comme je peux, à quatre pattes, faisant juste l'effort de ne pas lâcher mon épée.
Galadorm est toujours aux cotés de Charkass, encore allongé, qui doit venir de reprendre conscience. Gurthanc et Cyclamidh ne sont pas arrivés.
"Vite Gal, j'ai un troll à mes trousses !"
Je me retourne quand j'arrive à sa portée. Le troll a déjà ramassé son marteau et marche sur moi. Agenouillé, tenant ma lame en avant des deux mains, j'essaye d'être prèt à l'accueillir.
Galadorm ne perd pas son temps : j'entend s'élever les premiers mots de sa prière. Mais c'est trop tard, le marteau s'abat, m'écrasant les poignets dans la cendre ; mon épée tombe au sol sans avoir mordu la chair verdâtre.
Un sourire baveux aux lèvres, laissant entrevoir sa dentition impressionnante, et s'échapper son haleine fétide, le troll lève de nouveau son arme. Je bascule sur le coté juste alors que je sens une revigorante énergie m'arriver dans les jambes. Merci Timblemachin, dieu de je ne sais plus quoi. Au terme de ma roulade j'arrive à bondir sur mes pieds. J'en décoche un grand coup au visage du troll, qui s'est baissé pour extirper son marteau de la couche de cendres. Mais ça fait surtout mal à mes orteils.
Il faut que je récupère mon épée. Je reste prêt à bondir vers elle, dès que mes mains seront utilisables.
- Imbécile ! Cours ! OOM ! J'AI PLUS DE MANA ! FONCE ! me hurle Galadorm
Décidément, on aurait dû lui laisser le temps de méditer tout à l'heure. C'est vraiment pas le moment... Ce sont mes dernières pensées avant que le marteau s'abatte de nouveau, transformant mes côtes en un étau brûlant. Je chancelle. Il frappe de nouveau. J'entend mon crane éclater.
Je suis mort.
Je suis mort.
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