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  • : J"ai commencé à envisager de tenir un blog pour me motiver à reprendre un vieux projet de roman en le publiant au fur et à mesure en ligne. Mais finalement j'ai envie de publier bien d'autres choses, allant de textes humoristiques à des articles politiques en passant par des contes, des critiques diverses, du "je raconte ma vie" et des comptes-rendus de parties de jeux de stratégie. Faire de ce blog un pot pourri de tout ce qui m'intéresse en résumé.
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Un blog susceptible de parler de tout et de rien, comme son nom l'indique.

Lundi 1 octobre 2007
publié dans : Microcoast - World of Quest (roman)
II
 
DE LA MORT ET DU COMMERCE
 
Mourir, ce n'est pas si terrible. Les éternels mécontents disent même que c'est l'un des moments les moins fades de notre existence ici. Faut dire les concepteurs n'ont pas lésiné sur les effets.
 
D'abord, une bonne douleur bien vivace, le genre qui fait se sentir exister. Flashback : Je revois mes dernières minutes, des lueurs sur la colline au dernier coup de marteau du troll. Nouvel éclair de douleur... Et puis, ça se dissipe. Je deviens tout léger, je suis arraché à mon corps, je le vois là bas, en bas, en train de se faire piétiner par la brute...
 
Je fais un effort pour regarder alentours. J’aimerais bien comprendre ce qui s’est passé exactement, ce qui a pu arriver à Mozzer. J’entraperçois un instant plusieurs formes encapuchonnées au bas du vallon sans avoir le temps de voir s’il s’agit d’hommes ou d’autre choses.
 
Je m'élève très vite, à travers le ciel étoilé qui s'ouvre sur une porte dorée. Je suis aspiré par la lumière, gagné par une agréable euphorie. Il y en a qui aiment tant ce moment qu'ils passent leur vie à mourir, si l'on peut dire. Légèreté infinie, sourire intérieur, rien à faire qu'à se laisser porter dans le long couloir éthéré.
 
Je ne suis pas seul, d'autres "âmes" le suivent, je distingue leurs spectres qui filent à coté de moi. Je n'ai jamais su si c'était ceux d'autres personnes mortes au même moment, ou s'il s'agit juste d'un effet d'ambiance, mais en tout cas c'est très réussi. Tout comme le sentiment d'intemporalité : je ne saurais pas dire si ça fait 10 secondes, deux minutes ou une heure que j'avance. Je suis comme une feuille portée par le vent.
 
C'est déjà fini, j'ai passé la porte d'or, je ne suis plus qu'une main énorme faisant face à la muraille ornée de lettres qui termine mon horizon.
 
RESURRECTION, REINCARNATION, INTERFACE ?
 
Ma main se dirige sans hésiter vers la première option. La réincarnation est beaucoup moins chère, gratuite même si je reprenais un humain, mais je n'ai pas passé dix sept niveaux avec Wird, et atteint le grade envié de commandeur, pour repartir de zéro à la moindre mort inopinée. Quant à aller faire un tour sur l'Interface, je n'ai pas que ça à faire. Un corps à récupérer ça n'attend pas.
 
Ma main traverse le mot résurrection, et les lettres se transforment
 
 RESURRECTION SIMPLE (5100 PO), RESURRECTION AVEC MATERIEL (20400PO), RESURRECTION EN PLACE (40800PO), VOIR COMPTE, RETOUR ?
(COURS DU JOUR 1PO = 0,445 E$)
 
C'est vraiment pas donné. Je maudis le cadre de MC qui a eu l'idée de rendre le coût des rezs proportionnel au niveau. Je vais devoir revenir au monde tout nu, sinon je finirai par ne pas avoir de quoi payer la prochaine.
 
CONFIRMEZ RESURRECTION SIMPLE ?
 
Hop, confirmé, et hop 5100 PO qui disparaissent de mon coffre et partent en fumée (à moins que ce soient deux mille deux cent soixante neuf eurodollars et cinquante cents qui, sous forme d'impulsions électriques, quittent une puce dont je ne connais même pas exactement l'emplacement pour aller rejoindre les milliards accumulés sur une autre. Je l'imagine poussant un petit "bip" de satisfaction ; enfin, quoiqu'il en soit, ça revient sensiblement au même).
 
MICROCOAST THANKS YOU FOR PLAYING.
 
Ils se foutent de ma gueule en plus. Mais ils me balancent une bonne dose d'euphorisants pour accompagner ma descente. De quoi faire passer la pilule.
 
Je suis de nouveau un spectre infiniment léger aspiré par le vent. Je vois ma planète, mon continent, je plane un moment au niveau des nuages, puis je plonge vers mon royaume, les murs blancs de la cité de Galadan, la château central, ma chambre dans l'une des tours...
 
Et me voilà en caleçon, allongé sur mon lit, dans mon bon vieux corps de Wird, en pleine forme. 
 
J'ai stocké dans mon armoire un peu de matériel au cas où : une tunique et des chausses de cuir, ma vieille épée d'avant Nimgard et un arc de noyer blanc. Je soupèse la lame pensivement. Elle ne vaut clairement pas celle que j'avais tout à l'heure (aah Nimgard..., vorpale, +25 aux dommages, force accrue, agilité accrue, la vie est plus facile depuis que je suis avec elle), mais elle n'est pas mal non plus (épée d'acier enchantée, +7, lame danseuse de défense). Son pouvoir est pratique : si je la lâche elle est capable durant quelques minutes de se battre toute seule, parant les coups qui me visent. L'idéal pour occuper un adversaire tandis que je récupèrerai mon corps, j'ai bien fait de la garder. J'avais hésité à la vendre quand j'ai acheté Nimgard, mais j'avais choisi en définitive de sacrifier mes dernières actions. Vu le cours de la pièce d'or une bonne épée de rechange s'avère un meilleur investissement que le cent-milliardième d'Aquablue Sarcs que je détenais encore, même si c'était un bon placement (troisième fabriquant mondial de hardware, et le meilleur en terme de qualité ; d'ailleurs, encore maintenant, je baigne dans un sarc ABS 301B).
 
Je revêt rapidement ma tenue de cuir, et ramasse les deux armes. Je prends aussi une bourse d'or dans mon coffre, il va falloir que je m'achète des flèches et des vivres. La traversée de la plaine de Galadan va me prendre deux jours au moins, sûrement plus car je n'ai plus mes bottes de rapidité ; et ensuite il va encore me falloir passer le gué de Benargan, et encore marcher deux jours en longeant le lac, pour enfin atteindre la forêt du Benarganthil où repose mon corps (enfin, mon autre corps, le cadavre sur lequel je peux récupérer mes objets).
 
Je me demande si les autres y sont toujours. J'espère qu'ils ne sont pas en train d'arpenter à leur tour les couloirs de la mort temporaire. Je passerai voir à la chapelle de Timbletruc avant de partir. C'est là que Galadorm devrait réapparaître s'il n'a pas survécu.
 
Je sors de ma chambre et descend au bas de la tour, dans la cour du châtelet intérieur. C'est maintenant le matin. Des gardes s'entraînent au son du luth d'un menestrel habillé en arlequin. Une espèce de fou du village est là aussi, qui danse comme un taré. Tous me saluent respectueusement (sauf le fou qui continue à danser, et se fait houspiller par les gardes). La scène est comme on dit "un pur moment d'animatronics" (tous ces PNJs de la première génération ne savent pas faire grand chose à part saluer respectueusement les champions qu'ils voient passer, jouer de petites scènes pré-programmées comme celle-ci, et dire quelques banalités si on leur parle). Mais c'est plaisant.
 
L'ambiance change quand je quitte le châtelet et m'engage dans les artères bondées des rues commerçantes. Je me retrouve rapidement entouré par une nuée de mendiants, non seulement les Bots en haillons qui sont là pour m'offrir une occasion de monter mon karma (mais ce n'est pas le jour, je n'ai rien à leur donner), mais aussi tout ce que la ville compte de noobs pathétiques, attirés comme des mouches par mon niveau 17 et mon rang de commandeur.
"Dis tu n'aurais pas une mission pour moi ? Comment on fait pour devenir champion de Galadan ? J'ai absolument besoin de 25 pièces d'or, tu ne pourrais pas me les prêter ? Excuse moi, tu sais pas où je pourrais trouver du bon matos pas cher ? J'ai un problème, je me suis noyé dans les égouts et je retrouve pas mon corps... C'est où le bon coin pour chasser quand on est niveau 3 ?". Ils sont une demi-douzaine à m'assommer de question et de requêtes diverses, sans même s'embarrasser de l’ombre d’un jeu de rôle. "Place manants, ou j'appelle la garde !". Je les écarte un bon coup, je ne suis pas d'humeur. Il faut leur apprendre la vie à ces grands débutants. C'est à se demander comment ils arrivaient à se débrouiller dans l'autre monde. Ils courraient après les stars de la télé pour leur demander où ils devaient chier ?
Il y a des moments où je regrette de ne pas pouvoir les frapper. Le jeune barde qui veut 25 pièces d'or s'accroche à moi comme un presque noyé à sa bouée, et l'apprenti magicien qui a trouvé le moyen de se noyer dans les égouts et veut de l’aide pour récupérer son corps ne me lâche pas non plus. Si j'avais pris un forfait PK ça ferait un moment que je leur aurais fait passer l'envie de me suivre...
J'accélère le pas, et je profite de l'attroupement créé par un spectacle de clowns cracheurs de feu devant la Taverne Mac Donald's pour les semer. Je m'engouffre dans une ruelle, entre la taverne au toît surmonté d'un grand M lumineux et les ridicules tourelles roses de l'Armurerie Wilkinson.
 
Je n'aime pas ce qu'ils ont fait de nos villes.
Je me rappelle comment c'était au début de ce monde. Quand les commerces étaient simplement annoncés par un discret panneau "Bottes chez Nimblerock" ou "Thaîne, Armes et Armures" ; quand l'enseigne d'une taverne annonçait sobrement "La licorne bleue" ou "Au cochon volant", et qu'il fallait franchir les portes opaques pour découvrir s'il s'agissait d'un bouge sordide ou d'une bonne auberge. C'était encore presque partout comme ça quand j'ai débuté à Galadan. Les guildes venaient juste de prendre le relais des PNJs originels. Je me suis moi-même fait quelques pièces en tenant l'armurerie des Champions de Galadan, du temps où j'étais aspirant.
Et puis, avec la pièce d'or cotée en eurodollars, c'est une nouvelle race de joueurs qui est arrivée. De plus en plus de gens prenaient l'un des forfaits "Trade & Craftmanship", permettant d'arriver en jeu avec un emplacement de boutique en concession pour 10 ans, un stock d'objets à vendre, et deux ou trois serviteurs Bots avec une compétence artisanale au niveau professionnel. Ils n'avaient rien à faire que rester en ville à fabriquer des objets et à les vendre pour engranger leur or. Il fallait bien qu'ils s'occupent. Ils se mirent aussi à le dépenser, et pour faire la seule chose que leurs personnages pouvaient faire, en gagner toujours plus. C'est à cette époque qu'ils commencèrent à faire appel à des magiciens pour illuminer leurs enseignes ou transformer la façade de pierre de leur austère boutique en vitrine de cristal. Ils se mirent aussi à achetter toujours plus de concessions, payant souvent en eurodollars tout droit venus d'une banque de l'autre monde. Le tout pour raser et reconstruire, en toujours plus gros.
MicroCoast, propriétaire des concessions virtuelles qui s'échangeaient dans les monnaies des deux mondes, engrangeait sa part au passage évidemment. Autant dire que toutes les excentricités architecturales furent tolérées pour qui y mettait le prix. Taverne pyramidale avec salles à thèmes sur 5 niveaux (dont un "western" avec des serveurs Bots habillés en indiens !), magasin d'armes et armures installé dans un mini chateau rose bonbon, librairie pour magiciens au toît orné de gemmes projettant des rayons de lumières vers le ciel (la nuit elle évoquait irrésistiblement une discothèque comme il y en avait encore du temps de mon enfance)... Le mauvais goût des marchands ne nous avait rien épargné, transformant les rues de notre fière cité en un improbable croisement entre Lankhmar, Las Vegas et un parc Disney. 
Le Quest Trade & Sponsoring Act était venu parachever cette dégénérescence. Pour une fois MicroCoast s'était pourtant montrée exemplaire. La compagnie avait tout fait pour retarder l'arrivée des "Pulsa Cola Alimentation", "Puma Sports & Adventure", et autres "Matronix Tout le Matériel A Prix Sacrifiés". Mais le législateur en avait décidé autrement. Considérant le monde de Quest comme un moyen de soustraire un nombre conséquent de consommateurs à l'univers ordinaire, marchand et concurrentiel pour les livrer au seul monopole de MicroCoast, il intima l'ordre à la compagnie californienne, condamnable de par la loi antitrust, de céder définitivement 49% de ses concessions à d'autres investisseurs, tout en l'obligeant à tolérer la mention d'autres marques "réelles" au sein de son univers(je met des guillemets à "réelles", car de nos jours, la réalité, vous savez...). Bien entendu elles s'en étaient données à coeur joie, créant des chaînes de magasins encore plus criards que les précédents, et d'horribles grandes surfaces s'étendant parfois sur l'espace de 10 concessions voisines. Certaines obtinrent même la création d'objets personnalisés, singeant certains de leurs "vrais" produits. Ainsi trouve-t-on toute leur gamme de sodas dans les tavernes Pulsa Cola, et dans les magic shops Channel One des boules de cristal retransmettant leurs émissions. Quant à la taverne Mac Donald's, je vous laisse deviner ce qu'on y mange.
La RolePlayer Association avait bien entendu protesté avec véhémencemais elle n'était parvenue au final qu'à avoir son mot à dire sur la cohérence des cités non-humaines, ses avocats arrivant tout juste à faire valoir le droit à "découvrir l'ambiance originale et authentique d'une cité elfique ou naine" mentionné en toutes lettres dans les descriptions des forfaits "Elvenfolk", "Dwarves & littlefolk" et "All Racial Options" (ce qui eut entre autres effets celui de rendre encore plus hors de prix ces forfaits de luxe).
 
Car tout se paye. Bien entendu vous trouverez des publicités vous promettant un accès gratuit au monde de Quest. Mais si vous voulez jouer autre chose qu'un paysan impotent, impuissant et agnosique, vous devez au minimum prendre un contrat à 150 E$ le mois. Et ne rêvez pas à ce prix de pouvoir jouer autre chose qu'un humain, d'avoir accès à d'autres pays que votre région natale, d'avoir un organe sexuel qui fonctionne ou même assez de goût pour différencier de la chair de troll d'un gâteau à la crème. Dans le Monde de Quest on apprend vite à faire des choix.
Au moment où j'ai créé Wird, j'aurais bien pris un nain. Ils cartonnent en endurance et résistance à la magie, et puis surtout j'ai toujours adoré les nains. Ca date de mon enfance, quand ma mère me lisait Bilbo le Hobbit.
Mais j'ai fini par préférer l'option "Real InGame XXX Sex". Compte tenu de mon budget, le choix c'était entre un humain sexué et un nain eunuque.
 
D’ailleurs, en passant devant, je ne résiste pas à l’envie d’aller tirer un coup au bar Manhattan. J’aime bien cet endroit, à part le nom, il fait partie d’une chaîne évidemment, avant c’était La Chope de Roderrick Le Nain, et il n’y avait pas ces larges banquettes en sky ni ces lumières tamisées.
Il y avait par contre déjà autant de femmes nues ou presque et d’hommes en train de les travailler. Cette ambiance de mielleuse permissivité, où tous les gestes sont permis et les corps offerts… Finalement ça va bien avec le nouveau design du bar. Après avoir commandé une liqueur je me choisis une petite blonde affalée sur un coin de banquette, qu’un homme vient de quitter. Je l’arrête de la main tandis qu’elle relève sa culotte de soie qu’elle avait sur ses pieds. « Viens là donzelle », dis-je, me sentant un peu ridicule de me sentir obligé de suivre mon rôle de chevalier, dans ce bar au look XXème siècle et avec cette junkie du sexe. Pour elle le geste aurait suffi. Elle ne dit rien d’ailleurs, me fait juste signe de la tête de venir, ses yeux me disent que je ne me suis pas trompé sur la marchandise.
 
Je suis toujours aussi impressionné par le rendu du toucher. La fameuse simulation à l’échelle moléculaire que vante Microcoast, ce n’est pas rien. Le plus infime mouvement de mes doigts, la moindre nuance de pression, tout est parfaitement restitué. Les impulsions électriques et stimuli chimiques sont dosés à la perfection, je sens la moiteur de sa peau,  le poids de ses seins quand je les fais rouler entre mes mains, le goût de la liqueur que je verse et lape sur son corps qui s’altère mêlé à ses secrétions. 
« Comme ça », c’est tout ce qu’elle finit par me dire, me faisant signe qu’elle veut s’asseoir sur moi. Je me dis parfois qu’ils ont mal réglé les femmes. Ou qu’elles se sont mal réglées d’elles mêmes puisque ce genre de choses sont en option. Le rendu du toucher est parfait, totalement réaliste, mais ici il est agréable, forcement très agréable pour la plupart d’entre elles il semblerait. La moindre caresse leur fait en demander plus, et au bout ils leur ont fait un cadeau empoisonné : un orgasme parfait, ou sa reconstitution électro-chimique, peut être, qui serait beaucoup plus addictive que le naturel, je ne sais pas trop. En tout cas, elles sont beaucoup, comme ma petite blonde, à ne plus être que… ça. Son profil la résume bien : à Galadan depuis 10 ans, une seule mort, druidesse niveau 2. Elle a dû arriver sans savoir, une fois en tout et pour tour sortir de la ville, voir la forêt, faire son initiation au culte des arbres. Puis elle a connu un homme, peut-être même que le premier elle a cru que c’était parce que c’était lui qu’elle ressentait ça, il y en a qui tombent folles amoureuses avant qu’elles réalisent que c’est de leurs sensations. Ou peut-être elle connaissait déjà de réputation le pouvoir sexuel de Quest mais ne voulait pas y croire, ou se croyait au dessus de cela, mais ensuite elle n’a plus été qu’un corps qui demande à renouveler l’expérience. Peut être que dans sa vie terrestre elle n’avait jamais connu ça… Elle a dû vite retourner en ville, s’installer dans ce bar et ne plus bouger d’ici. Et là je la baise, quelques minutes après un autre, quelques minutes avant le suivant, et elle est en extase, et elle le sera encore à chaque fois. Elle n’a pas la moindre réticence, la moindre appréhension au contact, c’est ça finalement qui leur manque ici. Pour ça que je préfère draguer en elfique des aventurières qui désactivent ces sensations pour avoir une vie, au moins quand elles les rebranchent, c’est plus valorisant qu’être l’antépénultième piston à remplir un trou en quête d’un plaisir infiniment renouvelable. Mais ça c’est bon aussi, la blonde a un petit corps vraiment parfait et bouge bien. D’ailleurs ça n’a pas l’air d’être indifférent au gars de la table d’à coté, un grand échalas portant un surcot de cuir, sans doute un membre de la guilde des voleurs, qui nous regarde d’un œil lubrique, un bandeau recouvrant l’autre. Le pantalon baissé, nous montrant une nette envie de la sodomiser, il finit par se présenter par derrière. J’ai envie d’interrompre ma besogne et de me faire une petite crise de roleplay, lui faire comprendre qu’un commandeur des champions ne partage pas sa donzelle avec un voleur, mais elle gigote trop bien, je continue. D’un signe de la main tandis qu’il saisit ses fesses elle lui fait comprendre qu’elle n’est pas intéressée et restreint l’accès. Elle m’est plus sympathique, me paraît plus humaine d’un coup. Il lui reste quelque chose, une réticence et une petite étincelle de volonté de dire non. Aussi, j’ai très envie de son cul, maintenant. Le voleur, lui, est obligé de remballer sa queue, il lui faudrait une accréditation PvP de très haut niveau pour forcer le passage.
 
Finalement, je termine comme on était, l’autre face restera inexplorée pour cette fois, ça me fera une motivation si on se recroise. Notre sensation est pas mal aussi, bien euphorisante, mais rien qui me donnerait envie de passer ma vie dans un lieu comme le Manhattan. Pour nous les hommes ce qui change c’est surtout nos performances,  j’aurais pu tenir des heures si j’avais voulu faire durer le plaisir, et me sentir comme maintenant, plus ragaillardi que fatigué et prêt si je le voulais à recommencer. A nous aussi les concepteurs ont fait un cadeau qui désinhibe, aux femmes la garantie du plaisir, à nous celle de l’absence de panne. Ca a sûrement fait beaucoup pour le succès de Quest, d’ailleurs même la RPA, qui milite toujours pour plus de réalisme, n’a jamais osé se plaindre de l’épidémie de nymphomanie ; que les adhérents de la RolePlayer Association soient des hommes ou des femmes, ils y trouvent leur compte sans doute. Puis l’un des buts de la RPA est que les gens s’immergent le plus possible dans l’univers de Fannerondh plutôt que de traîner sur l’Interface, ce qu’ils feraient sans doute s’ils ne pouvaient trouver du plaisir que dans les salons spécialisés.
 
Evidemment, comme tout le reste, la sexualité dépend beaucoup des forfaits, mais la plupart des joueurs prennent le même genre d’options que moi. Après pour ceux qui ont des goûts ou des principes particuliers, il y a d’autres possibilités, beaucoup de réglages possibles des sensations, et certains contrats qui changent complètement les choses.
Pour les plus religieux, les masochistes ou les personnes en manque d’une vie de famille il y a l’option LFP qui transforme la sexualité InGame en calvaire, mais permet aux femmes d’enfanter. Le programme Love For Procreation donne des résultats assez amusants d’ailleurs. L’enfant commence par être un Bot quelques années, attendant de trouver quelqu’un pour l’habiter, il est remplacé par un nouvel inscrit tiré au sort parmi ceux ayant pris l’option LFP et atteint subitement l’age adulte. L’amusant c’est qu’une loi ayant interdit à Microcoast de collecter des informations sur les pratiques religieuses de ses clients, les familles formées sont souvent les lieux de débats théologiques sans fin, entre baptistes, évangélistes, catholiques du schisme pro-sarc, musulmans et simples masochistes. Finalement, les communautés religieuses implantées sur Quest ont dû organiser un programme d’échanges d’enfants pour maintenir leur homogénéité.
A coté de ça, on trouve aussi les amateurs de rencontres réelles, mais il faut être très riche, pas trop vieux et avoir goût pour ce type d’expérience pour avoir envie de se payer un contrat RealLifeMeeting. Vous vous mettez en situation dans Quest, et quand vous atteignez un point critique de vos préliminaires, vous avez l’option de proposer une rencontre réelle. Si c’est accepté par votre partenaire, une entreprise se charge de vous transporter auprès de lui, ou de vous amener tous les deux dans un centre de rencontre, selon les options. Un sarc c’est facile à transporter, vous voyagez en soute d’un avion que vous ne verrez jamais, votre esprit encore dans le monde de Quest. Et quelques heures plus tard, vous en sortez l’un à coté de l’autre, et avez le « plaisir » de vous découvrir, dans vos corps physiques tout imparfaits et tout fripés, et d’éventuellement arriver à vous plaire quand même. Il faut vraiment avoir des goûts particuliers pour avoir envie de s’abonner à ce genre de services. Ca coûte une fortune et c’est généralement décevant. 
 
Je laisse cinq pièces d’or à la druidesse en partant, et elle me remercie un peu surprise. Ces femmes se prostituent pour leur plaisir, et n’ont pas besoin de grand chose pour vivre. On n’a pas de besoins ici si on ne veut rien devenir, pas besoin de se nourrir pour être alimentés. Les vivres ne servent qu’à entretenir nos aptitudes à la magie et au combat, et elle ne doit pas souvent partir en aventure. Mais elle pourra toujours se payer quelques verres, profiter pour le plaisir d’un bon repas, se faire faire un piercing ou s’acheter des porte-jarretelles. Ca lui irait bien des porte-jarretelles assortis à sa culotte de soie. Finalement j’ai vraiment bien aimé sa façon de bouger. Je me sens une petite envie de revenir la voir, de l’amener dans un lieu plus intime un jour, avec quelques jouets et de la lingerie, et de prendre plus mon temps, et son petit cul aussi. Me retournant vers elle avant de sortir du bar, je ne vois que les fesses du grand voleur, le pantalon de nouveau sur les genoux, qui a déjà pris ma suite. Et ma petite envie me passe. 
 

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Lundi 1 octobre 2007
publié dans : Microcoast - World of Quest (roman)
Des fenètres des grandes tours grises émanent des lueurs bleuâtres. En bas quelques ombres s'affairent dans les rues mal éclairées.
 
Des milliers, des centaines de milliers de fenêtres, et partout ou presque la même lumière, froide, pale et à l'intensité oscillante, filtre à travers des vitres couvertes de la poussière sombre que la ville souffle dans son agonie. 
 
A l'intérieur, dans des chambres ou des salons aux meubles couverts de linceuls qui furent transparents avant de se charger eux aussi de poussière, sont les sources de ces lumières.
 
Des milliers, des centaines de milliers de sarcophages de verre, remplis d'un liquide d'un bleu phosphorescent parcouru de scintillements électriques.
 
Recouvrant comme une chape ces prisons, ou adossés à elles, des cubes à l'arête parfaite, de métal brillant ou à l'enveloppe grise, plongent leurs caoutchouteuses tentacules dans les bains.
 
Certaines sont de larges tuyaux se gonflant parfois de substances mystérieuses, d'autres ne sont que des fils à peine visibles, se terminant par une ventouse plate.
 
Toutes aboutissent aux corps des dormeurs, masses sombres qui tressaillent parfois au fond de leurs sarcophages, agitant leurs doigts, remuant leurs pieds, au rythme de leur rêve.
 
Des milliers, des centaines de milliers de ces tas d'organes inutiles, dormeurs qui ne dorment même pas. Si l'on soulevait les tentacules qui semblent s'enfoncer dans leurs yeux, on les trouverait grands ouverts.
 
Quelque part, dans une chambre semblable à tant d'autres, l'un d'eux est agité de spasmes, jusqu'à toucher l'une des parois de verre. Le cube à coté de lui ronronne, faisant cligner un instant sur sa face ce qui ressemble à des yeux, aussi lumineux que minuscules, un rouge et un blanc. Le liquide bleu se met à bouillonner, se chargeant de bulles d'oxygène. Puis tout revient au calme. Seuls les doigts du dormeur continuent à s'agiter.
 

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Lundi 1 octobre 2007
publié dans : Microcoast - World of Quest (roman)

I

 
PARTIE DE CAMPAGNE
 
Ce monde est beau, y'a pas à dire. Comment ne pas se laisser aller et rester assis là, au bord de l'eau, à regarder les reflets du soleil déclinant ensanglanter lentement sa surface ? Bien sur les autres m'attendent, mais l'herbe est douce, et l'air lui-même presque enivrant. Pas de quoi, vraiment pas de quoi, regretter d'être ici. Le matelas de mousse au pied des grands arbres, les appétissants champignons aux chapelures blanches tachetées de rouge et de brun, les quelques feuilles mortes déjà qui volètent doucement dans la brise de ce début d'automne ensoleillé, ce souffle lui-même qui te caresse le visage de sa main chaleureuse. Y'a pas à dire celui qui avait créé tout ça était vraiment doué.
 
 "Où tu es Wird ?"
 
Il faut toujours que la voix de Mozzer résonne dans mon esprit juste alors qu'il vogue vers un horizon de calme et de félicité.
Enfin... Il a raison. On n'a pas que ça à faire, et mes compagnons ont besoin de moi. L’idéal serait que nous commencions à traverser la forêt du Benerganthil cette nuit, pour atteindre la petite ville de Stainz demain soir, où nous nous reposerons avant de prendre la route des cols. Selon Mozzer la tour de Branson, que nous devrions atteindre après trois jours de plus de marche dans les montagnes, pourrait être intéressante à visiter. Une intervention divine en a chassé les nécromants de Nastul l’an passé, et elle pourrait recéler des choses intéressant les Champions, voire devenir un avant-poste de notre ordre si nous parvenons à en chasser ses nouveaux occupants. Mais pour l’instant nous nous contenterons de reconnaître les lieux, nous ne devons pas sous-estimer ce qui a pu en chasser ceux de Nastul, plus d’une fois les Dieux nous ont réservé des surprises douloureuses.
 
M'éloignant à contre coeur du petit lac, je m'engage sur le chemin de terre qui plonge dans l'ombre des grands arbres. J'articule un pâteux "J'arrive Rahim" dans mon cerveau encore engourdi.
Vieux réflexe : tandis que j'entre dans les ombres, je porte la main à la garde de mon épée. Le coin a beau être tranquille. On ne sait jamais... Tant de choses dépendent du hasard ici, sans même parler des fous qui se promènent. Je me rappellerai toujours cette fois où je suis tombé sur un dragon (ou plutôt l'inverse) en pleine forêt de Tulare, et cette autre où j'ai servi de gibier à toute une tribu de Pékas alors que je cheminais le plus pacifiquement du monde sur l'une des routes les plus tranquilles du pays.
 
Mais là rien de tout cela, on doit être seuls dans la région ou presque : une heure de marche sans croiser personne et je retrouve mon groupe, en pleine séance de préparation magique.
 
Mozzer en est bien sùr l'officiant. Des énergies multicolores crépitent tandis qu'il agite ses mains dans des gestures complexes et psalmodie des paroles incompréhensibles au commun des mortels (quant à moi, habitué à leurs sons, je reconnais un classique sortilège d'armure). Les énergies se rassemblent autour de la jeune femme brune qui l'accompagne, avant de l'entourer de leur filet protecteur.
Mozzer, qu'il m'arrive encore d'appeler Rahim, est celui que je connais depuis le plus longtemps. Nous étions déjà amis dans une autre vie, pourrait-on dire. Aujourd'hui il est grand et maigre, son teint est blafard et euh... il a vraiment l'allure d'un magicien, tellement que c'en est presque ridicule. Une grande robe grise parsemée d'étoiles multicolores, scintillantes et parfois clignotantes ; sur sa poitrine une amulette dorée, ornée de symboles cabalistiques ; son chapeau pointu irradiant d'une lumière bleue pale ; son bâton blanc enfin, qui flotte à coté de lui, attendant sagement que les mains aient fini leur danse pour être repris... Après la fille que je ne connais pas, c'est au tour de Gurthanc de recevoir la protection d'un de ses sortilèges.
 
J'ai de l'admiration pour Gurthanc, que je ne connais que depuis quelques mois mais que je considère comme l'un des plus prometteurs des Champions de Galadan. Comme moi c'est un vaillant combattant, évidemment il est loin d'avoir mon expérience, mais j'ai l'impression qu'il se débrouille autrement mieux que moi en mon temps. Peut-être un jour me succèdera-t-il à la charge de commandeur, tandis que j'accèderai aux Ordres Supérieurs du Royaume. En tout cas je préfèrerais que ce soit lui plutôt que Charkass. Tous les oppose ces deux là. Comment mieux définir Gurthanc qu'en disant qu'il est l'incarnation du noble dans toute sa splendeur. De sa cotte de mailles resplendissante à son carré bien coupé de cheveux châtains au dessus de ses yeux d'un bleu lumineux, tout chez lui respire la noblesse. Ce n'est pas Charkass qui dépenserait jusqu'à son dernier sou pour faire orner le pommeau de son épée de gemmes aux couleurs de sa maison.
 
Quand on parle du loup... Je ne l'avais pas vu mais il est là aussi, notre Champion de Galadan aux allures de barbare, avec ses cheveux longs et sales décorés d'ossements et sa cape en fourrure mal tannée de je ne sais quelle bête malodorante. Certains n'ont vraiment aucune conscience des devoirs de notre ordre. Comment peut-on imaginer que nos gens nous respectent avec des chevaliers pareillement accoutrés dans nos rangs ? Mais tout commandeur que je suis ce n'est pas vraiment moi qui décide, et puis Charkass se bat bien. Il n'y a pas tant d'aspirants que nous puissions refuser des champions juste à cause de leur mauvais goût.
 
Après Mozzer, c'est au tour de Galadorn de faire profiter tout le monde de ses bénédictions. A vrai dire, je ne vois guère de grande différence entre sa manière de prier, et celle qu'avait Mozzer de lancer ses sortilèges. Mêmes mains qui s'agitent, mêmes paroles incompréhensibles, mais je dis tout de même "Amen" quand il me touche pour invoquer sur moi la protection divine. Etiquette oblige. Je ne me rappelle plus le nom de son dieu dont je suis censé être un adorateur fervent. Son symbole est joli : une balance où le poids d'une plume équilibre celui d'un diamant orne la tunique du prètre. J'hésite à le lui demander, il pourrait le prendre mal. En tout cas Galadorn est un apport utile à l'équipe, dur pour une compagnie de s'en sortir sans un aumonier compétent, nous en avions déjà fait la cruelle expérience Rahim et moi.
 
 - Je te présente dame Cyrcamidh, me dit Mozzer en désignant sa compagne. Vue de plus près, il s'agit d'une elfe, sylvaine sans doute. Si ses longs cheveux noirs cachent le pointu de ses oreilles, son profil est typé, et la finesse de ses traits ne trompe pas.
 
- Sein Waen Faen Wird dit-elle pour me saluer, confirmant ma pensée.
 
- Sein Waen Ean Cyrcamidh répondis-je mécaniquement en lui baisant la main, faisant ricaner Mozzer. J'ai toujours eu un petit faible pour les elfes, les femelles s'entend, et s'il a recruté cette pisteuse je me dis que c'était en pensant à moi. Relevant la tête, je poursuis : "Il est bien rare de voir de belles gens, et encore moins des damoiselles d'Erintal s'aventurer dans nos contrées, mais sachez le, à Galadan vous êtes les bienvenues.". J'aime bien les approches classieuses. Il m'a suffit d'un coup d'oeil à la boucle de sa ceinture pour déterminer son origine, et les lauriers d'or qui l'ornent m'offrent même la suite. "La maison de Feneddin doit s'enorgueillir de compter dans ses rangs si accorte dame." Cet étalage d'érudition n'empêche pas Mozzer, maintenant rejoint par Galadorn, de rire sous cape. Elle sourit en me dévisageant de ses grands yeux verts, c'est un bon début.
 
- Quand vous aurez fini les mondanités on va pouvoir y aller ! Charkass a toujours le don pour briser les bonnes ambiances. C'est l'autre raison pour laquelle il m'exaspère au plus haut point. Mais c'est vrai, il est temps de partir, si nous voulons être à l'aube à l'entrée de la Vallée Profonde.
 
- Pour Galadan, en route ! dis-je en levant mon épée, drapé de toute ma dignité de commandeur.
 
- Pour Galadan ! répondent en cœur les autres.
 
- ... Et que TimbleAoued nous protège, ajoute Galadorn. TimbleAoued... avec un nom pareil pas étonnant que j'aie du mal à me souvenir de sa divinité.
 
Nous nous mettons en marche. Dame Cyrcamidh disparait dans les buissons sur notre coté, tandis que le chemin se déroule sous nos pieds, éclairé par la phosphorescence du bâton de Mozzer.
 
Durant plusieurs lieues, notre voyage n'est rythmé que par les "Rien en vue", "Personne par ici" ou autres "C'est désert" que la petite voix de l'elfe émet de temps à autre sans qu'elle réapparaisse. Parfois Mozzer acquiesce d'un "Oui rien de rien" après avoir consulté son bâton.
 
Le Benarganthil décidément est une région aussi déserte que tranquille, seuls les cris de quelque inoffensive chouette, et le bruit de nos propres pas, viennent y troubler le silence de la nuit. Il n'était finalement guère besoin de nous préparer et de voyager en groupe. Il est loin le temps où de cette forêt des hordes de gobelins harcelaient Galadan. Je me revois encore, aspirant Champion à l'époque, à mendier auprès de ceux qui allaient les combattre une place à leurs cotés. Héradayar et les champions d'alors n'avaient guère besoin de l'aide du débutant que j'étais, les rares fois où j'ai pu les accompagner j'ai surtout passé mon temps à les regarder mettre en bouillie leurs adversaires. C'est à la fin de cette campagne qu'Héradayar nous a quitté pour intégrer le Bouclier Royal. Deux commandeurs se sont succédés depuis, et maintenant c'est moi le premier de notre ordre.
 
Entre temps, les nécromants de Nastul, attirés par les charniers de ces anciennes batailles, remirent un peu d'animation dans cette forêt, je me revois du temps du commandeur Kelvendal renvoyer leurs serviteurs au pays des morts. Et depuis plus rien. Galadan avait bien d'autres domaines à exploiter, et la forêt demeura déserte. Nous autres Champions, eurent plusieurs quêtes à mener à l'ouest, et on s'en désintéressa. Cela devait bien faire trois ans que je n'y avais pas mis les pieds.
 
"Un ours féroce plus loin sur le chemin."
 
- Oui il y a bien un ours, répond Mozzer.
 
- Tu ne peux pas lui parler Cycla ? demande Charkass
 
- Non, il est féroce je te dis, répond l'elfe, jaillissant d'un buisson.
 
- Pour la gloire de Galadan, ce n'est pas un ours qui va nous arrêter ! Déjà Gurthanc a tiré son épée, mais Galadorm le retient.
 
- Tu la vois comment son aura ?, s'enquiert notre aumônier, toujours prudent.
 
- Jaune, un méchant ours en somme, mais ça devrait aller, le rassure Mozzer.
 
- Ok on se le fait. Hum... Pour la gloire de Galadan allons y compagnons ! (Il arrive même aux meilleurs de se laisser aller, c'est moi qui vient de dire ça...)
 
Je tire mon épée, et Charkass ses deux haches qui lui ont valu le surnom de "Tranchoir", tandis que notre compagne disparait de nouveau dans les buissons, et que Galadorm commence à chanter un cantique.
 
- Je l'amène, nous dit Gurthanc qui a déjà une dizaine de mètres d'avance.
 
Nous nous immobilisons, prêts à le recevoir. Le meuglement de l'ours ne se fait pas attendre, il doit être aux trousses de Gurthanc, qui bientôt réapparaît au tournant, un bras en sang.
 
- Ben alors... Tu te fais battre à la course par un ours, maintenant ? plaisante Charkass tout en se jetant sur le dos de la bête qui vient de le dépasser.
 
Gurthanc passe derrière moi, où l'attend le toucher revigorant de Galadorm. Moi je réceptionne la charge de l'ours, la lame de ma fidèle Nimgard en avant.
 
Ouch... On a beau avoir l'habitude, sentir un coup puissant défoncer votre cotte de mailles, entendre vos propres os craquer, voir jaillir le sang, celà fait toujours son effet. L'ours m'a broyé l'épaule d'un coup de griffe, et je manque d'en lâcher mon épée maintenant fichée dans son poitrail. Mais la douleur n'est qu'illusion, et qui sait garder cela en tête est capable comme moi de repousser d'un coup de pied la masse de la bête, et de dégager sa lame pour être prèt à frapper dès que son bras sera réparé. Ce qui ne tarde pas. Galadorm fait décidément bien son travail : les mots de son cantique se font comme des fers qui ressoudent mes os disloqués, des aiguilles qui recousent de leur fil invisible mes plaies. En un instant c'est comme si l'ours ne m'avait jamais frappé. Cela tombe bien, car la bête ne semble pas décidée à mourir. Elle vient de jeter Charkass à terre, qui juché sur son dos essayait de la décapiter, et ni mon coup d'épée ni les trois flèches que dame Cyclamidh lui a décoché n'ont semblé lui faire grand chose, si ce n'est décupler sa rage.
 
Me laissant récupérer, l'ours charge maintenant Gurthanc qui, guéri lui aussi, semble bien décidé à lui faire passer l'envie de lui écharper le bras. Sa lame s'abat avant les griffes de l'ours et lui tranche une patte, le faisant meugler de plus belle. Mais notre jeune champion a encore quelques trucs à apprendre, pensant avoir mis l'ours hors de combat, il s'écarte trop tard de la trajectoire de son adversaire qui l'écrase de toute sa masse dans un bruit d'os brisés. Maintenant assis sur son poitrail, l'ours s'apprête à l'achever de sa griffe valide quand, d'un grand revers de mon épée, je lui tranche enfin la tête.
 
Galadorm accourt alors soigner Gurthanc, qui se dégage bientôt du corps de la bête en maugréant.
 
- Il était coriace mine de rien, il va falloir que je me repose un peu, nous dit le clerc en s'affalant sur le sol, épuisé. Mozzer, pas d'autres bestioles dans le coin ?
 
Mozzer ne répond pas. Où est-il donc encore passé ? Il était avec nous quand Gurthanc est parti chercher l'ours, mais personne n'y a fait attention depuis. Il n'a même pas daigné incanter un petit sort pour nous aider, d'ailleurs, ça ne lui ressemble pas.
 
- Mozzer ?? Si c'est une de tes farces de magicien c'est bon, on a bien ri, maintenant viens ! après avoir crié, je me concentre pour émettre mentalement le même message.
 
Il ne répond pas. Sans son bâton pour nous éclairer, il va falloir allumer des torches si on veut y voir assez clair pour le retrouver en plus.
 
- Cyclamidh, tu trouve ses traces ? (J'oubliais que les elfes n'ont guère ce problème.)
 
L'elfe a déjà les yeux rivés au sol, se baissant dans une position qui ne me serait pas indifférente si j'avais l'esprit à ça. Nous la suivons bientôt sur la piste qui s'éloigne du sentier et plonge dans le vallon sur sa droite.
 
- C'est pas croyable, il fait vraiment exprès. On s'est tout juste battus une minute. Il a dù partir en courrant dès qu'il a vu l'ours, pas très fiable ton grand ami mage, Wird.
 
 - Charkass... Premièrement je suis ton commandeur, je te prie de te le rappeler, alors si tu me parle, tu m'appelle commandeur Wird, ou mieux tu ne m'appelle pas et tu te tais si tu n'as rien d'intéressant à dire. Ensuite, ce n'est pas un ours qui ferait fuir Mozzer, tu le sais aussi bien que moi, s'il est parti il doit avoir une bonne raison !
 
Nous nous remettons en route, enjambant souches et branchages, nous agrippant parfois aux branches des arbres qui parsèment le flanc de la colline sur laquelle serpentait le chemin. Malgré la pente abrupte, Mozzer semble avoir pris tout droit, le plus court chemin vers le fond du gouffre.
 
En plein jour ce doit être un lieu sans intérêt, ce petit ravin creusé au fil du temps par un ruisseau dans la terre meuble d'une colline. Au fil des années, les branches mortes tombées des arbres des deux cotés s'y sont amoncelées, quant au ruisseau, grossi par les pluies de ces dernières semaines, il a envahi les derniers mètres d'une mare boueuse, qui s'est retirée après avoir rendu les parois glissantes, pour ne plus subsister qu'en fange épaisse cachée sous les branches. 
Par nuit noire comme c'est le cas, et quand quatre humains qui n'y voient goutte, précédée par une elfe à l'attention entièrement captivée par une piste à suivre, le traversent, ça ne peut que donner lieu à un moment de franche rigolade. Evidemment dame Cyclamidh, svelte et agile, est déjà au milieu du gué quand nous arrivons à la zone glissante. En équilibre sur un tronc, lui même instablement installé sur les branches qui émergent de la boue, elle est en train d'essayer de déterminer si Mozzer est passé par là quand retentit un grand crac derrière elle. Gurthanc a essayé de s'accrocher à une branche quand il a glissé, mais le bois n'a pas résisté à son poids alourdi de celui de sa cotte de mailles. Et voilà notre champion transformé en luge qui renverse Charkass qui se trouvait juste devant lui, lequel ne trouve rien de mieux à faire que de s'agripper à moi, m'entraînant dans sa chute. Nous atterrissons dans un grand craquement de branches. Nous nous retrouvons tous les trois à barboter dans la boue qui nous arrive à la poitrine, nous agrippant à ce que nous pouvons pour nous sortir de ce bourbier. Un instant je crois arriver à me hisser sur un tronc, mais les branches qui le retiennent craquent, et il s'enfonce au lieu de me porter. J'entend un juron en elfique tandis que dame Cyclamidh chute à son tour, par dessus moi. Entendant craquements de branche, cris et clapotis, Galadorm, qui descendait prudemment, loin derrière nous, se met à courrir, croyant à une embuscade. Et, comme de juste, à l'arrivée nous sommes cinq à barboter dans la boue visqueuse.
 
C'est alors que nous sommes en train de nous débarbouiller les yeux que la face opposée du vallon s'illumine de flashs rouges, jaunes et verdâtres. Quelqu'un lance des sorts en haut, et à la couleur des particules je me dis que ça pourrait être Mozzer. Je m'engage à quatre pattes sur ce qui reste du pont de branches, manquant de chuter de nouveau quand Galadorm s'engage à ma suite. Charkass a déjà atteint l'autre coté. Gurthanc est sur notre rive de départ, il était en train d'aider dame Cyclamidh à se hisser sur la pente boueuse quand les lumières l'ont fait tressaillir, il en est maintenant à s'excuser de l'avoir lâchée. 
 
 Je gravis la pente le plus vite possible, m'agrippant aux arbres. Charkass, qui doit avoir plus l'habitude que moi de courir couvert de boue, a pris une vingtaine de mètres d'avance. En haut, les lumières continuent à crépiter. "Besoin d'aide venez vite" crie dans mon esprit la voix de Mozzer avant qu'elle se transforme en un hurlement désarticulé tandis que retentit une explosion.
 
Charkass a disparu derrière la crête illuminée d'éclats rougeâtres. Une pluie de braises, de cendres et de morceaux de bois calcinés retombe sur moi tandis que je gravis les derniers mètres de la pente. J'entend Galadorm tousser tandis qu'il entre dans le nuage.
 
J'arrive au sommet calciné de la butte pour y voir s'effondrer Charkass, le corps disloqué par une rafale de force. Je ne vois pas le responsable, pas plus que de trace de Mozzer. Il subsiste quelques flammes sur les squelettes calcinés des arbres qui m'entourent, dont le vent tire des nuages de lucioles enflammées. Je reste aux aguets, tandis que je tire le corps de Charkass au centre de l'espace dégagé.
 
Galadorm me rejoint et commence à s'affairer autour du corps sans connaissance. L'autre barbare est plus que sérieusement amoché, sinon notre bon clerc l'aurait déjà remis sur pied. Je le laisse se débrouiller, il ne s'agirait pas de laisser fuir le coupable.
 
Je passe les arbres calcinés et arrive de l'autre coté de la butte, l'épée tirée, prête à frapper l'infâme sorcier que j'imagine derrière tout cela. J'entend du bruit en bas, plusieurs branches qui craquent, il doit y être. Je me met à courir, je vais lui tomber dessus par surprise.
 
Je m'attend à peu près à tout... Un shaman gobelin, un nécromant, un péka, un drakh lanceur de sorts même, pourquoi pas ; dans tous les cas si je parviens à frapper avant qu'il déchaîne ses pouvoirs cela ne devrait pas poser de problèmes. A tout sauf à me retrouver nez à nez avec celui énorme d'un troll, gravissant la colline sans doute attiré comme nous par les lumières.
 
Je le vois trop tard pour l'éviter. Je réagis tout juste assez vite pour abattre mon épée sur lui. Mais ce n'est pas ce qui va arrêter un troll, frappant son poitrail musculeux j'ai eu l'impression de heurter un mur de pierres. Mon épée rebondit sans même lui avoir tiré un cri. Et lui lève son lourd marteau de guerre... J'esquive. De justesse : j'ai du mal à me mouvoir avec ma cotte de mailles que la boue a rendue aussi rigide qu'un plastron de tournoi.
 
Je me hisse en m'aidant des arbres pour remonter au plus vite vers mes amis. Le marteau s'abat de nouveau, fracassant un tronc que je viens de lâcher. Je me retourne et porte un autre coup, en plein sur son crane qui sonne creux. Mais les trolls ont la tête dure, il est tout juste étourdi. Prenant appui sur deux arbres, j'en profite pour lui balancer une ruade, le projetant quelques mètres plus bas. Juste l'avance qu'il me faut pour arriver en vie là où j'ai laissé les autres. Je repars aussi vite que je peux. Je n'ai pas fait trois mètres quand une horrible douleur me broie les jambes. Il m'a lancé son marteau ce con. Je m'écroule le nez dans la cendre. J'ai atteint le sommet. Il faut à tout prix que je rejoigne le clerc maintenant, je me traîne comme je peux, à quatre pattes, faisant juste l'effort de ne pas lâcher mon épée.
 
Galadorm est toujours aux cotés de Charkass, encore allongé, qui doit venir de reprendre conscience. Gurthanc et Cyclamidh ne sont pas arrivés.
 
"Vite Gal, j'ai un troll à mes trousses !"
 
Je me retourne quand j'arrive à sa portée. Le troll a déjà ramassé son marteau et marche sur moi. Agenouillé, tenant ma lame en avant des deux mains, j'essaye d'être prèt à l'accueillir.
 
Galadorm ne perd pas son temps : j'entend s'élever les premiers mots de sa prière. Mais c'est trop tard, le marteau s'abat, m'écrasant les poignets dans la cendre ; mon épée tombe au sol sans avoir mordu la chair verdâtre.
 
Un sourire baveux aux lèvres, laissant entrevoir sa dentition impressionnante, et s'échapper son haleine fétide, le troll lève de nouveau son arme. Je bascule sur le coté juste alors que je sens une revigorante énergie m'arriver dans les jambes. Merci Timblemachin, dieu de je ne sais plus quoi. Au terme de ma roulade j'arrive à bondir sur mes pieds. J'en décoche un grand coup au visage du troll, qui s'est baissé pour extirper son marteau de la couche de cendres. Mais ça fait surtout mal à mes orteils.
 
Il faut que je récupère mon épée. Je reste prêt à bondir vers elle, dès que mes mains seront utilisables.
 
- Imbécile ! Cours ! OOM ! J'AI PLUS DE MANA ! FONCE ! me hurle Galadorm
 
Décidément, on aurait dû lui laisser le temps de méditer tout à l'heure. C'est vraiment pas le moment... Ce sont mes dernières pensées avant que le marteau s'abatte de nouveau, transformant mes côtes en un étau brûlant. Je chancelle. Il frappe de nouveau. J'entend mon crane éclater. 

Je suis mort.

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Lundi 1 octobre 2007
publié dans : Réflexions, politique & actualité
Au fil des éditos de journaux comme Marianne ou même le Nouvel Obs, comme dans les blogs à la mode (voir le dernier article de celui d'Asko, le discours sur le sujet du "François Mitterrand 2007" de droite ou encore bien des contributions d'Agoravox) , et par ricochet sur les forums où l'internaute lambda répète ce qu'on lui apprend, on trouve toujours le même triple lieu commun :
 - la gauche au pouvoir aurait été "angéliste", négligeant de se soucier du problème de l'insécurité ;
 - les politiques de gauche et de droite en la matière seraient par conséquent très différentes ;
 - c'est par un durcissement des lois et un renforcement de la police autour des quartiers "sensibles" que pourrait être traité le problème (ce bien que l'insécurité ne cesse d'augmenter tandis que la répression se durcit)
 
J'ai exhumé des archives de fr.soc.politique une chronologie que j'avais réalisée début 2003, qui me semblerait plus que jamais à méditer... Particulièrement suite aux émeutes de 2005 qui confirment la théorie de la "réponse à la pression", alors que Sarkozy n'a fait que s'enfoncer plus loin et plus rapidement que ses prédécesseurs dans l'engrenage menant à la "guerre permanente" décrit à la fin de l'article.
 
 
Politique de Sécurité : de l'Engrenage à la Guerre Permanente
(article publié sur fsp le 30 avril 2003)
(je coupe ma longue introduction qui parlait de la présidentielle 2002 vue des banlieues...) 
...Y a-t-il vraiment une escalade, un engrenage ? Voici une petite chronologie...


(sources : principalement La Documentation Française http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossier_polpublic/securite_int... ,  complétée avec des recherches sur les sites des ministères de l'intérieur, de la justice et de la ville, ceux de l'observatoire de la sécurité publique, de la ligue des droits de l'homme, de l'Assemblée Nationale, du Monde, du Nouvel Observateur, du Monde et du Monde Diplomatique ainsi que sur Samizdat.org ; voir aussi le dossier du ministère de l'équipement et de la ville sur la violence urbaine)


1977 - Rapport Alain Peyrefitte "Réponse à la violence", le premier à poser les bases d'une politique dont l'orientation n'a pas changé depuis. Après avoir diagnostiqué l'apparition d'un "sentiment généralisé d'insécuriité ", le rapport préconise un redéploiement des forces de police et de gendarmerie afin "d'accroître la densité des forces de sécurité dans les zones nouvelles d'urbanisation, où leur absence est gravement ressentie" et prône la création de petits postes de quartier en vue d'un "îlotage généralisé".

1980/81 - Loi Sécurité et Liberté d'Alain Peyrefitte. Dixit Robert Badinter : "Des esprits chagrins relevèrent que l'on lisait 95 fois dans [son] texte le mot «sécurité», et 5 fois le mot «liberté». Le garde des Sceaux martelait à qui voulait l'entendre que «la sécurité est la première des libertés». " (formule promise à une longue carrière ). Cette loi très impopulaire (bien que "bénigne par rapport à ce qui a été voté depuis", d'après le même article de Robert Badinter) sera abrogée par le gouvernement Mauroy peu après son entrée en fonction, ce qui marque le début des accusations relatives au "laxisme" de la gauche (ce qui ne l'empèchera pas d'être accusée, dans une envolée quasiment libertaire du libéral Alain Madelin adressant quelques années plus tard une question au gouvernement Fabius, d'avoir "par la suite mis en place par décret des mesures non seulement d'esprit similaire, mais quant à elles réellement liberticides" - lol - )
- Les "Rodéos des Minguettes" font la une de la presse ; pratique qui se généralisera par la suite.


1983 - Rapport Gilbert Bonnemaison "Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité", qui tout en mettant d'avantage l'accent sur la prévention propose principalement une série de mesures pour augmenter "l'efficacité de la police en zone urbaine" et confirme les priorités ennoncées dans le Rapport Peyrefitte.


1985 - doublement des crédits du Conseil national de prévention de la délinquance (CNPD), qui atteint 48 millions de francs. Somme qui peut paraître élevée, mais n'est en rien comparable avec les crédits alloués à des forces dont la première mission est répressive, dans le cadre de la loi sur la "modernisation de la police" votée en même temps : 900 millions pour la seule année 1986, et un total de 5,3 milliards de francs supplémentaires sur 5 ans finançant entre autres la création de 10000 postes supplémentaires dans la police nationale.


1986-1988 - tandem Pasqua-Pandraud au ministère de l'intérieur, resté célèbre pour l'extension des modalités de controle d'identités (qui fera parler de "délit de faciès" ) ainsi que pour la formule "Je vous couvre" adressée par Pasqua aux forces de "l'ordre", tandis que les bavures se multiplient (l'une d'elle, la mort de Malik Oussekine lors d'une manifestation étudiante marquera particulièrement les esprits). Rien de nouveau en matière de prévention, si ce n'est le remplacement du directeur du CNPD par un député apparenté RPR (qui sera de nouveau remplacé en 1989 par le socialiste Bonnemaison).


1989 - Création de l'IHESI (Institut des hautes études de la sécurité intérieure) qui fait appel à des experts issusdes sociétés de sécurité privées (les conseils de l'institut aux communes feront d'ailleurs beaucoup pour la multiplication des vigiles). Ce sont les études de victimisation menées par cet institut dans la décennie 90 qui installeront dans le langage médiatique, puis courrant, le terme d' "incivilités" pour qualifier tout comportement jugé comme agressif, qu'il constitue ou non un délit reconnu par la loi.


1990 - 3 jours d'émeutes à Vaux-en-Velin suite à la mort d'un jeune, apparition de "casseurs de banlieue" dans les manifestations lycéennes

1991 - Pierre Joxe met en place une série de mesures sur la sécurité intérieure. Première mention officielle de la "police de proximité" qui "doit avoir une dimension préventive et s'insérer dans la politique de la ville et une dimension répressive pour que l'ordre public soit assuré en permanence" (ce qui ne change pas grand chose soit dit en passant à la mission des îlotiers évoquée dans les rapports Peyrefitte et Bonnemaison).
Départementalisation de la police nationale. "Clarification" des attribution des polices municipales, incluant la possibilité pour son personnel de "recevoir la qualité d'agent chargé de certaines fonctions de police judiciaire".
- émeutes de Mantes-La-Jolie suite à la mort d'une gardée à vue, un gardien de la paix est tué


1992 - Dans une interview à l'AFP, Gilbert Bonnemaison, président du Conseil national de prévention de la délinquance, déplore que la France se soit engagée "dans des démarches complètement sécuritaires" pour faire face à la délinquance et déclare, notamment, qu'"entre 1982 et 1992, l'Etat a investi 400 millions de francs dans la prévention et 12 milliards dans la répression".
Communication du 1er ministre Pierre Beregovoy sur "La politique de rénovation et de sécurité urbaine", combinant prévention et répression.
"L'insécurité perçue par les habitants des quartiers défavorisés trouve son origine dans la multiplication des actes de petite délinquance. L'Etat témoignera d'une très grande fermeté pour lutter contre cette délinquance" peut-on lire dans cette déclaration. Les mesures annoncées sont entre autres la création de 25 "maisons de la justice" dans les quartiers les plus difficiles ainsi qu'une augmentation des "capacités d'hébergement de la protection judiciaire de la jeunesse" pour lutter contre la récidive. Dans un même temps est annoncé une augmentation du budget du ministère de la ville, qui devient enfin conséquent à 6,3 milliards de francs (mais la répartition interne de ces crédits en consacre l'essentiel à des opérations de rénovation urbaine, "purement décoratives" selon l'opposition comme les associations de quartier).
Paul Quilès enclenche un "Plan d'actions immédiates pour la sécurité" : 3200 créations de postes dans la police nationale, et définition de 141 secteurs d'ilotage supplémentaires. Réorganisation des services pour privilégier le terrain, création d'unités de police judiciaire spécialisées dans la lutte contre la délinquance urbaine (comme la Brigade Anti Criminalité en 1993, dont on connait la popularité auprès de la jeunesse des banlieues), projets locaux de sécurité intégrant les responsables communaux. Parmi leurs priorités figurent la lutte contre le "phénomène des bandes", la "drogue" (sans distinction, qui n'existe toujours pas d'ailleurs, entre douces et dures) et "l'immigration clandestine".


1993 - Réforme du code pénal. Alourdissement de nombreuses peines et changement de la définition de l'irresponsabilité pénale.
- Charles Pasqua, de nouveau ministre de l'intérieur, fait les constatations suivantes :
"- La drogue est à l'origine de plus de la moitié des délits.

- La délinquance de voie publique progresse deux fois plus vite que la moyenne des crimes et des délits.
- Les mineurs tiennent une place croissante dans la délinquance et sont aujourd'hui responsables de plus du tiers des délits commis avec violence."
Loin d'y voir un échec de la politique de répression ciblée en oeuvre depuis 15 ans, il va choisir de l'accentuer, sans rien changer au déséquilibre des moyens défavorisant la prévention et surtout la réinsertion et les soins (ce qui aurait été essentiel pour lutter efficacement contre la toxicomanie).
Plusieurs émeutes éclatent en banlieue, en général suite à des interventions musclées de la police.


1994 - annonce de 10 milliards de crédits supplémentaires à la police nationale, 5000 postes administratifs créés pour remplacer autant de policiers renvoyés sur le terrain, augmentation des attributions des préfets pour "adapter les services aux caractéristiques locales de la délinquance", création d'une force de policiers auxilliaires (dans le cadre du service national).
Le film "La Haine" de Mathieu Kassovitz, prix de la réalisation à Cannes, remporte un succès mondial et détiendra longtemps le record d'entrées en France pour un drame social (lequel montre à travers le regard de jeunes de banlieue, l'escalade de la violence résultant de leur sentiment d'humiliation ; il commence par des émeutes suivant la mort d'un jeune et se termine par une nouvelle bavure policière, mettant en scène entre temps l'errance de ses héros dans un monde déshumanisé et agressif, filmé en noir et blanc). Parmi ses spectateurs M. Jospin Lionel, futur premier ministre, déclare "Ce n'est qu'en s'attaquant à ses causes qu'on mettra fin à l'engrenage de la violence admirablement décrit dans ce film".


1995 - Loi Pasqua d'orientation et de programmation relative à la sécurité.
Place très symboliquement en tête des missions prioritaires de la police :
"- la lutte contre les violences urbaines, la petite délinquance et l'insécurité routière;

- le contrôle de l'immigration irrégulière et la lutte contre l'emploi des
clandestins;
- la lutte contre la drogue".
Lors d'une rencontre avec Eric Raoult, ministre chargé de l'intégration et de la lutte contre l'exclusion, les responsables de la FASP (Fédération Autonome des Syndicats de Police), tout en réclamant un "plan global de lutte contre la délinquance" plaident pour la mise en place d'une "véritable politique de prévention".
Plusieurs émeutes éclatent en banlieue, en général suite à des interventions musclées de la police ayant causé des blessures graves ou mort d'homme.


1996 - Réforme de la Police Nationale sous l'égide de Jean-Louis Debré. Nouveau redéploiement, nouvelle augmentation du pouvoir des préfets, donc des missions de police à géométrie variable selon les départements et zones, "développement d'une police de proximité qui soit non seulement plus visible et plus présente sur la voie publique mais également plus accueillante et attentive aux plaignants", 3000 nouvelles créations de postes de policiers de terrain.
Excellents et surprenants résultats (baisse du nombre d'infractions constatées en 95, 96 et 97) qui feront insinuer au Canard Enchainé que "certaines consignes auraient été données" (comme ce serait le cas actuellement d'ailleurs).
Premières flambées massives de voitures à Strasbourg, qui deviendront une tradition chaque Noel.


1997 - Retour de la gauche au pouvoir. JP. Chevènement, nouveau ministre de l'intérieur dresse un portrait assez sombre de la situation lors de son intervention au colloque de Villepinte, insistant notemment sur la multiplication des délits constatés "de 500 000 environ par an au début des années 1960, à plus de 3.500.000 ces dernières années", se concentrant "pour 80% dans les 27 départements les plus urbanisés". Et insistant sur ce qui sont à mon avis les principaux problèmes, "79 % des affaires transmises aux Parquets n'ont pu avoir de suite judiciaire", et "la prison [qui] est souvent une sanction mal adaptée à la faute, et plus encore à l'individu qui l'a commise, particulièrement lorsqu'il s'agit d'un jeune.".
Néanmoins, les principales mesures concrètes annoncées, la création de 35000 postes d'adjoints de sécurité dans le cadre des emplois-jeunes et de nouveaux efforts en matière de "police de proximité" ne répondent guère à cette situation, puisqu'elles vont avoir pour effet d'augmenter principalement le nombre de délits constatés (voire commis si l'on considère comme valide l'hypothèse de la "réponse à la pression" ) surchargeant encore d'avantage une justice n'ayant pas les moyens de traiter tous ces cas. Lionel Jospin annonce une série de mesures pour conforter le droit à la sécurité, parmi lesquelles la création du Conseil de sécurité intérieure. En dehors d'un laïus sur la prévention et le respect dù aux forces de l'ordre, il s'agit principalement de justifier par "l'inégalité devant la sécurité" un nouveau redéploiement accroissant encore la pression sur les quartiers sensibles : "Les moyens, notamment humains, de la police et de la

gendarmerie doivent donc être mobilisés en priorité dans les zones où la délinquance est la plus forte." Même si JP Chevènement constate dans une de ses interventions qu' "On ne peut pas mettre un policier derrière chaque Français", il semblerait bien que le projet demeure d'en mettre un derrière chaque jeune de banlieue. La réforme de l'ordonnance de 1945 sur la détention des mineurs commence également à être envisagée, pour si ça ne suffisait pas.
Patrick Devedjian député (RPR) des Hauts-de-Seine, se félicite des propos "sécuritaires" du gouvernement estimant qu'il s'agit d'une "grande victoire idéologique" pour l'opposition.
Les jeunes de banlieue font un triomphe au film "Ma 6-T va crack-er" de Patrick Rivet, décrivant des situations similaires à celles de "La Haine", mais qui s'en veut l'anti-thèse, à la fois plus réaliste et beaucoup plus complaisante envers leur violence (l'esthétisation des incendies de voitures notemment en choquera plus d'un). Il est décrit par la critique qui parle d'un "message similaire à celui de Malcom X, là où Kassovitz ferait plutôt du Martin Luther King" comme "un véritable appel à l'émeute".


1998 - Jean-Pierre Chevènement annonce des mesures de redéploiement de 3000 policiers et gendarmes au profit de 26 départements sensibles en vue de « supprimer des zones de non droit ».
Plusieurs circulaires, comme celle "relative à la politique pénale en matière de délinquance juvénile", invitent à donner des "réponses plus rapides aux actes délictueux". Ce qui signifie sous couvert de "mettre fin au sentiment d'impunité" la multiplication des jugements en comparution immédiate (qui sont également de plus en plus utilisés à l'encontre de présumés émeutiers, les "casseurs" que l'on ramasse plus ou moins au hasard au terme de toute manifestation).
La délinquance repart à la hausse (+2%).
Plusieurs émeutes éclatent en banlieue, en général suite à des interventions musclées de la police (notemment celles de la cité du Mirail à Toulouse, où l'agitation plusieurs semaines après à la mort du jeune Habib)


1999 - Jean-Pierre Chevènement qualifie de "sauvageons" les délinquants mineurs multirécidivistes et souhaite notamment pouvoir les enfermer dans des "centres de retenue".
Le conseil de sécurité intérieure réaffirme qu'il faut "assurer une présence effective dans les quartiers et les lieux sensibles" (comme si depuis 1977 ce n'était pas l'unique programme) et "améliorer l'efficacité de la réponse aux actes de délinquance" (c'est à dire vu qu'il n'y a guère les moyens d'apporter de réponse judiciaire autrement augmenter encore le nombre de jugements en comparution immédiate), à quoi il ajoute "préserver l'école et amplifier les actions en faveur de la jeunesse" (ce qui ne mange pas de pain).
Lors de la présentation du budget de la Loi de Finances 1999 où les moyens du ministère de l'Intérieur sont de nouveau renforcés il est rappelé : "Depuis 10 ans, parmi les infractions dites de masse, qui sont les plus courantes, les dégradations et les coups et blessures volontaires ont doublé. En 1997, les coups et blessures volontaires ont continué à croître de 8,60 % et les vols avec violence de 3,10 % ". Lionel Jospin constate en réponse à une question parlementaire "Ce qui est alarmant c'est moins l'augmentation du nombre d'infractions que la violence de celles ci.". Mais personne (si ce n'est peut-être à l'extrème-gauche et chez les Verts) ne réfléchit en terme "d'escalade", on préfère en rester à incriminer le manque de présence policière, alors que depuis 1977 on n'a cessé de la renforcer dans (ou autour de) ce que la presse qualifie des "zones de non-droit", où "la police n'intervient plus", ce alors qu'en fait la présence policière par habitant y dépasse déjà "le triple de la moyenne nationale" (d'après une enquête du ministère de la ville portant sur 200 des 490 communes comprenant un ou plusieurs quartiers classés Zones Urbaines Sensibles par le décret du 26 décembre 1996).


2000 - Elisabeth Guigou propose de rendre obligatoire l'enregistrement sur bande des interrogatoires menés en garde à vue, et leur mise à disposition de la justice. Elle finit par y renoncer devant l'opposition unanime des syndicats policiers dont le porte parole argant qu'il "ne faut pas confondre coupables et victimes" (lapsus révélateur dans la mesure où les personnes interrogées sont en général présumées innocentes) signale que "certaines méthodes d'interrogatoires issues d'une connaissance de la psychologie des suspects pourraient s'avérer choquantes pour un public non-averti (...) bien au contraire elles permettent d'obtenir des résultats sans recourrir à une contrainte physique bien entendu intolérable" (en d'autres termes, la torture est légitime si elle n'est que "psychologique".
C'est pour finir sans qu'y soit incluse cette disposition qu'est votée à l'unanimité la Loi sur la Présomption d'Innocence (que la droite aura ensuite le toupet de reprocher aux socialistes). Celle-ci aurait pu être une grande avancée de la justice, mettant fin à nombre de détentions arbitraires (la France détenant le triste record en Europe de la durée moyenne d'incarcération préventive) si elle ne tombait en pleine grogne de magistrats déjà surchargés. N'ayant guère le temps de traiter correctement les demandes de mise en liberté, les juges d'application des peines dans le doute libèrent massivement y compris de dangereux criminels récidivistes (ce qui de toutes manières était difficilement évitable compte-tenu de la surpopulation des prisons).
Publication du rapport sénatorial "Prisons : une humiliation pour la République" ( http://www.senat.fr/rap/l99-449/l99-4490.html
). Il décrit une situation catastrophique, en particulier dans les maisons d'arret surpeuplées où prévenus et condamnés dangereux cohabitent. L'image qui ressort du chapitre sur la population carcérale est celle de prisons-poubelles où la société cache tous ceux qu'elle ne se donne pas les moyens de soigner : malades mentaux, toxicomanes et analphabètes condamnés à l'extrème pauvreté. Les perspectives de réinsertion sont minces, d'autant que ceux qui font des efforts en ce sens sont rarement récompensés par un aménagement de peine (l'essentiel de ceux ci provenant de mesures collectives prises avant-tout pour éviter la surpopulation des établissements de peine - tandis que les maisons d'arret sont elles chroniquement surchargées).


2001 - Quatre personnes dont deux policiers meurent à Narbonne, victimes d'une embuscade préméditée avec un faux appel à Police Secours. On parle d'une nouvelle forme de délinquance de nature "terroriste" (c'est le mot de Daniel Vaillant). De fait se développe en banlieue un discours assimilant la "résistance aux forces de police" à l'Intifida palestinienne. Au delà des questions ethnico-politiques, et du ridicule de la comparaison, ne faut-il pas voir dans cette identification leur sentiment d'être eux aussi prisonniers autant qu'acteurs d'un "engrenage de la violence" formule tant de fois employée par les médias pour parler du conflit israélo-palestinien ?
Création de 1000 nouveaux postes de gardiens de la paix affectés en priorité aux 27 départements sensibles.
Promulgation de la Loi sur la Sécurité Quotidienne de Daniel Vaillant, dont l'essentiel ne sera que peu audible, le débat sur les Rave Parties suite à l'amendement Mariani occultant le reste pour le grand public. C'est un vaste fourre-tout, allant d'une réglementation nouvelle sur la vente d'armes à des dispositions sur l'élevage de chiens, en passant par la lutte contre le terrorisme et les missions des gardiens du jardin du Luxembourg (je n'invente rien). Au niveau de la délinquance urbaine, tout en réaffirmant les éternelles priorités, elle augmente la pression politique locale sur la police et la justice, à travers l'implication des maires (informés désormais obligatoirement par les procureurs des crimes et délits ayant eu lieu sur leur commune, et qui peuvent se constituer partie civile pour toute infraction commise sur la voie publique).
La loi est retoquée dans le sens de d'avantage de fermeté après le 11 Septembre (par exemple avec un nouveau revirement sur la question très symbolique de la confiscation de la sono pour les organisateurs de free parties, dont le rapport avec le terrorisme -comme avec l'insécurité en général- demeure encore à démontrer ). Parmi les nombreuses mesures qu'elle institue, les suivantes font l'objet d'une condamnation par la Ligue des Droits de l'Homme et/ou d'autres associations de défense des libertés : *la fouille des véhicules peut s'effectuer sur simple réquisition écrite du Procureur de la République et ce, même en l'absence du propriétaire. * Les fouilles et perquisitions à domicile sont désormais possibles sans qu'aucune procédure judiciaire ne soit lancée à l'encontre des personnes et peuvent s'effectuer sans leur accord. Des pièces peuvent être saisies, et bien-sûr on peut poursuivre quelqu'un pour d'autres raisons que celles qui ont occasionné la fouille. * Elargissement des prérogatives des vigiles et des transporteurs privés qui peuvent désormais procéder à des fouilles sur simple accréditation administrative. * Prolongation de la conservation des bases de donnée numérique : les opérateurs en télécommunication doivent remettre à l'autorité judiciaire tous les renseignements sur les utilisateurs de leurs services (Internet ou téléphone). * Dispositions contre la cryptographie , le justice peut désormais décrypter tout mail codé, celui qui crypte ses messages est obligé de remettre à l'Etat les clefs permettant de déchiffrer ses messages sous peine de 2 ans d'emprisonnement et d'amende. * Criminalisation des rassemblements de personnes : les groupes de plus de 5 personnes réunis dans un espace public peuvent désormais être dissipés au nom de la loi. * Emprisonnement des fraudeurs récidivistes des transports en commun : une personne reconnue coupable d'avoir fraudé à 10 reprises en un an est désormais passible de 6 mois d'emprisonnement * Obligation d'autorisation préfectorale pour les rassemblements à caractère musicaux de plus de 250 personnes même gratuits et avec accord du propriétaire du terrain concerné.
Ces oppositions de gauche conduisent le gouvernement à dramatiser les problèmes pour se justifier, ce qui expliquera en grande partie sa diffic