Il est grand, il est beau, il est fort, sa crinière impressionne, son rugissement est puissant...C'est le lion, celui qu’on appelle le roi des animaux. Et un soir le lion s'interroge : "Est ce bien normal pour un roi de dormir dehors, à la belle étoile, exposé au vent et à la pluie, comme n’importe quel manant ? Un roi ça devrait avoir un palais ! Ou au moins une maison... une cabane... c'est plus facile à construire..."
Le lendemain le lion part dans la forêt chercher la clairière idéale où construire sa cabane Celle ci est trop petite, celle là a un sol trop mou, une est en pente, une autre entourée d'arbres tordus... Il passe toute une journée à chercher. Enfin il trouve une clairière vaste et entourée d'arbres majestueux. "Il y a un seul petit problème, l'herbe est un peu haute... Il va falloir que je fauche tout ça avant d'y construire ma cabane. Mais là il se fait tard et j'ai faim, je vais aller chasser, je reviendrai demain avec une faux."
A peine le lion parti, une chèvre arrive, décidée elle aussi à se construire une maison. Elle ne perd pas son temps elle broute toute l'herbe de la clairière, puis assoiffée elle part boire à la rivière.
Quand le lion revient il n'en croit pas ses yeux. Toute l'herbe est fauchée, même plus un tas de foin... Sa faux lui en tombe des mains. "Il doit y avoir dans cette clairière un bon génie qui m'aide" se dit le lion, avant de crier à la cantonade "Merci... Merci beaucoup bon génie ! Tu as bien aidé le Roi des animaux ! Tu peux compter sur ma gratitude ! Tu m'as fait prendre un jour d'avance dans mes travaux. Ca tombe bien car j'ai faim... je vais aller chasser je reviendrai demain faire les murs."
A peine le lion parti, la chèvre revient avec une scie, une hache et un gros marteau. Elle coupe des arbres, elle taille des planches et des pieux, elle plante les pieux, elle fixe la planche... En une journée elle fait tous les murs de la cabane, et épuisée retourne à la rivière.
De nouveau le lion est sidéré. "Ce n'est pas un bon génie qui m'aide... C'est toute une armée de lutins qui doivent travailler pour moi ! Merci beaucoup les gnomes ! Vous avez bien aidé le roi des animaux ! Il ne manque plus que le toit... Si vous pouviez vous en charger aussi ma reconnaissance sera éternelle. En attendant je retourne à la chasse à la gazelle."
La chèvre revient avec un marteau, des planches et des clous, et commence à faire le toit. Pose des planches, plante des clous, pose des planches, plante des clous, et au moment de planter le dernier clou... "Mêêêê !"... Elle se le plante dans le sabot ! Elle l'arrache avec ses cornes et part à la pharmacie chercher du sparadrap.
Quand le lion revient de nouveau il est ébahi, il n'a plus qu'à visiter en inspecteur des travaux finis "Merci beaucoup les gnomes ! Vous avez bien aidé votre roi ! Ma cabane est terminée, et c'est un vrai petit palais... Tiens là je pourrais mettre mes cornes d'antilopes, sur ce mur des têtes de babouins, là ma collection d'os et de crânes... Merci encore ! Je ne vous oublierai pas ! Je n'ai plus qu'à m'installer moi...". Et le lion part dans la savane déterrer les affaires qu'il a laissées un peu partout.
Quand il revient à l'orée de la clairière, il voit un filet de fumée qui s'échappe de la cheminée de la cabane "Une nouvelle surprise des gnomes !?". Le lion s'approche à pas de loup... et ouvre soudain la porte de la cabane... Il y a bien une surprise des gnomes : une petite chèvre en train de lui faire la cuisine.
- Alors bobonne ? Quoi de bon à manger ?
- Mais mêê mêê bobonne mais mêê qui êtes vous ?
- Comment ça qui je suis... Je suis le lion, le Roi des animaux, et tu es dans ma cabane, construite par mes gnomes !
- Mais mêê mêê vos gnomes !? Ce sont peut-être vos gnomes qui ont fauché l'herbe ?
- Mais oui !
- Mais mêê mêê vos gnomes !? Ce sont eux qui ont fait les murs ?
- Mais oui !
- Mais mêê mêê ce sont peut être eux qui ont fait le toit et se sont blessé au sabot en plantant un clou ?
Le lion regarde sa blessure...
- Bon, écoute petite chèvre, de toutes façons je suis le lion, le Roi des animaux, donc cette forêt est à moi, donc cette clairière est à moi, donc cette cabane est la mienne ! Mais comme je suis un roi magnanime, je t'autoriserai à la partager avec moi, à condition que tu me fasses de bons petits plats. Et tu n'as pas le choix, sinon c'est toi que je mange !
La chèvre a accepté, et c'est comme ça qu'a commencé la cohabitation entre la chèvre et le lion.
Au début, tout s'est très bien passé. La chèvre derrière la cabane cultivait son potager, le lion, lui, passait ses journées à la chasse. Le soir il revenait avec de la viande d'antilope ou de gazelle, et elle lui faisait de bons petits plats.
Cette histoire aurait pu se terminer là, et très bien pour tout le monde, si un jour une gazelle n'avait pas été trop rapide. Ce jour là, le lion se dit "faute de grive mangeons un merle" alors qu'il passe devant un petit chevreau: Il se jette sur le bébé chèvre, referme ses mâchoires, le traîne à travers la forêt et le dépose ce soir là, tout sanglant sur le sol de la cabane
- Bobonne ! J'ai faim ! Viens me faire à manger !
- Mais mêê mêê je ne peux pas manger ça, je ne peux cuisiner ça !
- Oh écoutes tu ne vas pas faire ta difficile, j'ai faim, fait la cuisine.
- Mais mêê mêê, ça pourrait être mon fils ou mon frère, c'est un chevreau, l'enfant d'une chèvre, il est du même sang que moi.
- Dis toi que c'est juste une antilope un peu différente.
- Mais mêê non il n'en est pas question !
Et la chèvre part s'enfermer dans sa chambre, quant au lion il doit manger le chevreau froid.
Mais pour lui ce n'est pas le plus grave. Car la chèvre s'est mise à réfléchir, à réfléchir à sa vengeance. A partir de ce jour là, on ne voit plus la chèvre cultiver son potager, au lieu de ça elle part, toujours plus loin, dans la forêt. Jusqu'au jour où elle trouve ce qu'elle cherchait. Un chasseur qui a l'air assoiffé. "Mêê mêê mêê chasseur tu as soif... Peut être voudrais tu boire de mon lait ? Tu n'auras qu'un tout petit service à me rendre."
Et ce jour là, vous me croirez ou pas, mais c'est la chèvre qui est revenue avec un lionceau mort au bout de ses cornes.
- Chériii, aujourd'hui c'est moi qui suis allé à la chasse, tu veux bien me faire la cuisine s'il te plaît ?
Quand le lion voit le lionceau mort parterre il entre dans une colère noire...
- Je ne peux pas manger ça ! Je ne peux pas cuisiner ça !
- Allons dis toi que ce n'est jamais qu'une antilope un peu différente...
- Je suis le lion, le roi des animaux, de toutes manières je ne ferai pas la cuisine. Et lui aussi, c'est un lion, un être de sang royal comme moi ! Comment as tu osé, et d'abord, comment as tu fait, toi une petite chèvre, pour tuer un lion ?
- C'est simple, je l'ai regardé dans les yeux, j'ai voulu qu'il meure, il est mort, voilà. Ce n'est pas comme ça que tu fais toi ?
La chèvre pourrait tuer d'un seul regard... Le lion est devenu tout pale. Ce soir là il a fait la cuisine pour la première fois.
L'histoire ne dit pas si ni le lion ni la chèvre en ont mangé. Mais en tout cas, à partir de ce jour là, le lion a commencé à se faire de plus en plus petit, il était aux petits soins pour la chèvre, il lui apportait son petit déjeuner au lit. Puis un jour, où il avait sans faire exprès renversé une tasse, il n'a même pas osé la regarder en face, il est parti en courrant, sans se retourner, il est sorti de la clairière, il a quitté la forêt, il a atteint la brousse. Et on dit que depuis ce temps là les lions vivent toujours dans la brousse, tandis que les chèvres vivent auprès des cabanes et donnent leur lait aux hommes.
_____________________
Origine : conte traditionnel africain
Version : écrite en 1996, tel que raconté (à peu près) mais pas tiré d'enregistrement ; un peu retouchée en le retapant
_____________________
PS : J'ouvre la rubrique contes avec un des premiers que j'aie raconté, je me rappelle avoir commencé à travailler celui là à mon deuxième ou troisième stage de
conte, au festival d'Hasparren avec Suzannah Azquinezer (1992 ? par là). Il a ensuite fait partie de Jungleries, le regroupement de contes avec lequel j'ai le plus tourné. Ici
c'est une version déjà très éloignée du conte traditonnel d'origine ; à quelques changements de formulation près globalement celle sur laquelle je suis resté.
J'ai quelque peu tendance à publier des vieux trucs ces temps ci. C'est que je suis en train de trier les monceaux de cahiers, chemises et papiers épars en tout genre qui parsèment mes
étagères, et après mon cahier de poèmes que je pensais perdu depuis 20 ans, je suis tombé sur des liasses de vieux textes de ma période conteur, ce qui m'a fait m'y
replonger.

Harry Potter ou l'anti-Peter Pan (éditions Fayard) vient de sortir. Je n'ai pas
encore eu l'occasion de lire la version finale, juste les 8 premiers chapitres déjà écrits cet été , mais en tout cas c'est très intéressant non seulement pour les fans d'Harry Potter mais pour
tous ceux qui s'intéressent aux secrets des grands succès de la littérature "enfantine" ou aux changements dans la manière dont est perçue l'enfance dans nos sociétés (et non je
ne dis pas ça parce que c'est écrit par ma grande soeur, je ne cacherai pas d'ailleurs qu'habituellement je trouve son style comme les essais sur des oeuvres littéraires en
général plutôt indigestes, mais là ça se lit très bien et c'est vraiment passionnant).